Nouvelle formule

Boulogne Bis, le 15 Juillet 2047

Madame, Monsieur,

Si je me résous à contacter pour la première fois votre association de consommateurs, c’est en raison d’une fraude manifeste d’un genre nouveau, dont je suis la victime. Je suis pourtant une consommatrice exemplaire, qui ne se plaint jamais. Je n’ai jamais manifesté la moindre colère contre les Corporations auparavant, je vous l’assure. Lors du scandale de la moussaka à l’amiante, je n’ai pas renoncé à manger des plats sous vide. Lorsqu’on a trouvé des morceaux d’enfants dans les steaks hachés en provenance du Grand-Congo, je n’ai pas cédé à la mode du végétarisme. Je n’ai jamais participé à la moindre manifestation contre l’extermination des abeilles par Monsanto-BASF, ni contre la stérilisation des cours d’eau par les épanchements de Novartis. J’ai toujours été une consommatrice modèle, consciente de ses responsabilités économiques et soucieuse du maintien de l’emploi. Mais là, c’est trop.

Laissez-moi vous expliquer : j’ai un chat domestique que j’adore et qui s’appelle Mogul. C’est un minitigre du Bengale,  exacte réplique (en miniature) du mythique animal disparu. C’est une race très prisée et donc très chère à l’achat, c’est la raison pour laquelle Mogul a toujours eu droit à la meilleure nourriture. Depuis que je l’ai, il n’a jamais mangé que du Whiskas Premium PlusPlus, la marque de luxe pour chats exceptionnels, de Canigou Group PLC, vendue dans les conserves dorées. Comme vous le savez sans doute, Whiskas Premium PlusPlus est la seule marque de pâtée garantie 100% viande de mammifères. Elle est faite avec les morceaux les moins gras (15% de mat. grasse) et les plus nobles (muscle et foie uniquement). De plus, elle contient un adjuvant métabolique rendant le poil soyeux, ainsi qu’un anxiolytique naturel qui réduit l’agressivité des animaux difficiles.

mogul

Mogul adore sa pâtée Whiskas, il y est littéralement accro. J’ai essayé une fois de lui faire manger des sardines biologique de la mer de Barents, mais il a tout vomi et a eu des convulsions. Il ne supporte que le Premium PlusPlus, il est tellement exceptionnel. Vous comprendrez donc mon inquiétude, lorsque samedi dernier en faisant mes courses, j’ai vu inscrit « Nouvelle Formule » sur l’étiquette de mes boîtes de Whiskas Premium PlusPlus. Mogul allait-il aimer la nouvelle recette ? Ne risquait-il pas  de passer par une terrible crise de manque si je devais le sevrer de l’ancienne formule? J’ai lu attentivement le minuscule texte qui sous-titrait l’annonce et qui disait seulement que le nouveau goût était « encore plus addictif ». Je n’étais pas convaincue. Le cœur étreint par l’angoisse, la mort dans l’âme, j’ai mis les boites dans mon motocaddie. Qu’aurais-je pu faire d’autre ?

Une fois rentrée à la maison, j’ai servi un peu du Whiskas Premium PlusPlus nouvelle formule à mon Mogul, pour voir sa réaction. Il a avalé son assiette avec le même appétit que d’habitude et n’a eu aucune réaction notable dans les minutes qui ont suivi. J’ai tout de même attendu une bonne demi-heure pour en être bien sûre, mais tout semblait aller bien pour lui. Au contraire, il réclamait ardemment la suite de son repas, en se frottant à mes chevilles avec insistance. Un peu rassurée, je l’ai resservi. Je ne comptais lui donner qu’un petit peu de pâtée supplémentaire, juste ce qu’il fallait pour compléter son repas ; mais prise par une impulsion soudaine, je lui ai versé toute la boite ! Je regardais ensuite Mogul se gaver de bon cœur, en me demandant ce qui avait bien pu me prendre de le nourrir autant.

Dans les jours qui ont suivi, je remarquais que j’avais toujours tendance à mettre plus de pâtée qu’il n’en fallait pour chacun des repas de Mogul, et ce malgré ma volonté de ne pas le faire. Je devais lutter de plus en plus fort avec moi-même pour ne pas céder à l’envie de lui servir un quatrième repas journalier, avant d’aller me coucher. J’ai toujours eu une certaine faiblesse pour les tentations de bouche, ce qui me vaut d’être en léger surpoids (je ne peux me déplacer qu’en motocaddie). Mais jamais je n’avais projeté cette tare sur mon beau Mogul, que j’avais jusque-là nourri avec mesure. J’étais extrêmement troublée par ces accès de faiblesse, nouveaux chez moi, et qui risquaient de mettre en péril la santé de mon animal adoré. J’envisageais de consulter un psychologue pour comprendre les rouages de cette nouvelle faille de ma personnalité.

Or donc, mercredi dernier, je fus prise d’une terrible envie de servir une seconde assiette à Mogul, alors qu’il venait tout juste de terminer une énorme plâtrée de son Whiskas Premium PlusPlus nouvelle formule. C’était un accès d’une incroyable force: je me sentais littéralement obligée de servir cette seconde assiette. Dans un mouvement désespéré pour préserver mon animal chéri de mes pulsions morbides, je me jetais sur un pot de glace vanille-pécan-marshmallow-caramel de marque Haägen Daz, que je conservais à cet effet dans mon congélateur. Tandis que j’enfournais compulsivement la crème glacée entre mes lèvres avide, que je la laissais me remplir de matière et de plaisir, j’entendis une voix qui me dit « Toi nourrir Mogul ! ».  J’en fus si surprise que j’eus un hoquet qui projeta sur ma robe de chambre une coulée de glace. Qui donc avait pu me parler ? J’étais seule à la maison, comme à mon habitude, et la télévision était éteinte. Et plus troublant encore, la voix semblait venir de partout et de nulle part à la fois. Je balayai la cuisine du regard et demandai sottement qui était là. Il n’y avait que Mogul avec moi dans la pièce, il était assis sur la table et me fixait de ses yeux jaunes. Alors j’ai entendu la voix pour la seconde fois : « Toi nourrir Mogul ». C’est seulement à cet instant là que j’ai compris. C’était mon chat qui me parlait par la pensée ! J’ai demandé : « Mogul ? C’est toi ? » et il a répondu : «Moi Mogul. Toi nourrir.» Ma surprise était telle que j’obéis sans rien objecter. Le pouvoir de persuasion du chat était si puissant que j’en étais subjuguée. Je dus carrément vider quatre boites de pâtée dans l’assiette de Mogul, avant de pouvoir enfin m’arrêter. Puis, les larmes aux yeux, je regardai mon animal chéri se bâfrer. J’aurais voulu lui dire que ce n’était pas bien et qu’il allait se faire du mal ; mais au lieu de ça j’ai continué à le regarder, en finissant mon pot de glace Jumbo XL.

patée

J’étais certaine que cet incident était lié à la nouvelle formule, alors dès le lendemain, j’ai appelé le service consommateur de Canigou Group PLC. Après avoir été routée d’automate en automate, j’ai fini par être mise en relation avec un être humain –au fort accent malais- qui m’expliqua que la nouvelle formule du Whiskas Premium PluPlus permettait de renforcer les capacités psioniques des chats domestiques. Le nouvel adjuvant de la nouvelle recette, devait permettre de booster les facultés télépathique des félidés, afin d’augmenter leur pouvoir de persuasion, et donc la consommation de produit. Mon cher petit Mogul appartenait aux 0,01% de réponses extrêmes à la molécule, se manifestant par l’apparition de la voix du chat dans l’esprit de son maître. Je les suppliai alors de me fournir un antidote, ou à tout le moins, du Whiskas P++ ancienne formule, qui je l’espérais, rendrait à Mogul son état précédent. Hélas, on ne pouvait rien faire pour moi. Mogul étant d’une race non homologuée par l’OMS, je n’avais aucun recours. Et de toutes façons, ajouta l’opérateur, les chaines de production avaient été calibrées pour la nouvelle recette. Il allait me falloir vivre avec mon animal de compagnie dans la tête. Canigou Group PLC s’en excusait et m’offrit, par geste commercial, un approvisionnement perpétuel à moitié prix de Whiskas Premium PlusPlus, jusqu’au décès de Mogul. Ou le mien.

Après avoir raccroché, je me sentais complètement déprimée. Je me rabattis sur ma réserve de glace vanille-pécan-marshmallow-caramel, qui s’en trouva fortement entamée. Le chat me regardait, toujours assis sur la table de la cuisine. Il me regardait avec indifférence, tandis que je sanglotais en enfournant de gros morceaux de crème glacée, souillant sans vergogne mes vêtements et la selle de mon motocaddie. Puis il s’est adressé à moi, du fin fond de ma tête: « Toi nourrir Mogul. » J’ai crié « NON! » puis « Mogul, méchant chat! Laisse-moi tranquille! » et alors  cet affreux ingrat m’a traitée de sale grosse. Il a dit: « Toi nourrir Mogul maintenant, sale grosse. » J’étais tellement choquée. Et moi qui croyais qu’on avait une relation de profonde affection mutuelle, lui et moi. J’ai fondu en larmes.

Les jours qui ont suivi, ça a empiré. Le chat acquérait un pouvoir croissant et me faisait faire toutes sortes de chose. Il me forçait à changer sa litière quatre fois par jour et à lui servir une boîte entière de pâtée toutes les trois heures environ, jour et nuit. Il est  vite devenu énorme et ne me laissait plus de place sur le divan. En plus, il m’obligeait à changer de chaîne à tout bout de champ, pour regarder les teletubbies. Vous n’imaginez pas à quel point c’est éprouvant de regarder les teletubbies avec un chat télépathe, qui répète dans votre esprit les moindres répliques des personnages. Mes journées étaient des calvaires sans fin, interrompus seulement par les siestes de Mogul, heureusement fréquentes. La crème glacée elle-même ne parvenait plus à adoucir ma peine, et pourtant je n’arrivais pas à me résoudre à fuir. Après tout c’était chez moi. Et puis surtout, j’avais acquis la conviction que mon chat ne me laisserait pas la liberté de fuir. Il me forcerait à rester, à demeurer à son service.

Hier, comme je vidais une fois de plus la litière souillée de Mogul, ce dernier m’a forcée à me saisir d’une crotte toute fraîche et particulièrement immonde, puis il m’a intimé l’ordre de la manger. J’ai résisté de toutes mes forces, mais il n’a même pas eu à répéter son ordre. Il m’était impossible de contrevenir à sa volonté. J’essayais à toute force de retenir le bras qui approchait l’ignoble fèce de ma bouche, ce bras qui était mien mais ne m’obéissait plus. Révulsée, je sentis ma bouche s’ouvrir sur l’abominable étron, le prendre entre les lèvres, l’amener sur la langue puis entre mes dents, qui le mâchèrent longuement. J’eus un haut le cœur qui me fit vomir, mais Mogul me força à tout réavaler. Ensuite il est parti faire pipi sur mon oreiller.

Alors vous comprenez, ça fait trop pour moi. Je sens que je vais craquer, vous devez m’aider. Je ne suis certainement pas la seule consommatrice victime de la nouvelle recette du Whiskas Premium PlusPlus. Auriez-vous la gentillesse de bien vouloir lancer un appel à témoins dans votre magazine? Je suis sûre qu’on pourrait monter une class-action. Je dois vous laisser, on m’appelle en cuisine.

Vous remerciant par avance pour votre aide.

Brendana Pottier

La caribousine

Cher Monsieur de Visme,

Bien que les règles de bienséance m’autorisent à vous tutoyer –pour une raison que je vais expliquer- je tiens en premier lieu à me présenter et à vous faire part des raisons de ce courrier pour le moins particulier.

Je me nomme Jonathan Caribousse, maître de recherche en neurochimie à l’hôpital de la pitié Salpêtrière.  Mon domaine de spécialisation est les neurotransmetteurs, ces messagers chimiques qui assurent la liaison entre les neurones.

  neurones

Mon équipe et moi-même avons été mandatés pour étudier le volet neurochimique d’un phénomène psychologique bien connu : le refoulement mémoriel. Cette affection, qui fait généralement suite à un trauma, se traduit chez le sujet par une éclipse totale ou partielle de la mémoire. Une sorte d’auto-oblitération d’événements vécus, servant à protéger la conscience de souvenirs atroces ; mais qui peut dans les cas extrêmes, s’avérer handicapante. Certaines personnes, par exemple, sont incapables de se souvenir des circonstances d’un crime dont ils ont été victimes. Notre but, en tant que biochimistes, était de rechercher au niveau des connexions synaptiques, d’éventuelles causes chimiques à cet état particulier. En d’autres termes, existait-il des molécules responsables de ce blocage d’accès à des informations, pourtant effectivement présentes derrière le protoplasme neuronal.

Notre approche s’est d’abord focalisée sur les transmetteurs à proprement parler, ces molécules complexes qui passent d’une synapse à l’autre. Grâce à un procédé à peine invasif, nous avons pu capter à l’intérieur même des cerveaux, dans les interstices synaptiques, les transmetteurs émis sous l’action de différents stimuli.

Hélas, cette approche n’a rien donné. Lorsque nous incitions un sujet atteint à se remémorer un événement précis, la réponse synaptique était exactement la même pour les souvenirs disponibles, que pour les souvenirs occultés. S’il y avait une réponse chimique à notre grande question, elle ne se trouvait donc pas dans les acides aminés émis par les axones (pardonnez mon jargon, mais il faut appeler les choses par leur nom, sinon l’on perd en précision et la rigueur scientifique s’en ressent).

L’hypothèse du « messager chimique » était donc une fausse piste. Nous nous sommes alors intéressés à ce qui se passait en aval du signal, c’est-à-dire au niveau des récepteurs dendritiques. Nous avons patiemment recensé, au microscope électronique, les innombrables formes moléculaires que prenaient les récepteurs des sujets sains et des sujets atteints. Je puis vous assurer que la technique de prélèvement est quasiment sans danger, nous n’avons eu à déplorer aucun décès sur l’échantillon de volontaires.

Une fois établies les cartographies individuelles, nous avons analysé les résultats selon un algorithme permettant d’établir des regroupements. Le programme a tourné toute une journée. Pendant tout le temps qu’a duré le calcul, mon équipe et moi-même ne tenions plus en place. Il faut dire que, si cette approche devait se révéler également sans issue, il ne nous restait plus qu’à remballer nos microscopes, faute d’hypothèses de travail. Lorsque l’ordinateur a émis le tintement caractéristique que nous attendions tous, le soir était déjà bien avancé. Nous nous sommes tous amassés devant l’écran, pour regarder défiler les colonnes de résultat. Et là, bingo. D’une seule voix nous avons poussé un hurlement de joie : il y avait bien une forme de récepteurs synaptiques, dont la récurrence était nettement plus élevée chez les sujets atteints que chez les sujets sains. C’était exactement le genre de résultat que nous attendions, il ne nous restait plus qu’à interpréter la forme moléculaire de cette protéine.

Je vous laisse imaginer à quel point notre enthousiasme était grand lorsque nous reprîmes le travail le jour suivant. Rapidement, nous parvînmes à établir que le récepteur synaptique qui nous intéressait, était en fait une variation du récepteur transmitase-4, cartographié en 2007 par le professeur Zingerman de l’université de Göteborg. La variante spécifique de cette protéine, que nous associions au phénomène de refoulement mémoriel, était en fait un récepteur inhibé par l’adjonction d’une chaîne aminée. Une macromolécule surmontait le récepteur, formant une sorte de capuchon qui le rendait inopérant.

Nous avons isolé et examiné la chaîne aminée qui nous intéressait et qui s’avéra être un analogue à la dopamine, qui n’avait jusque-là été mentionné dans aucun article scientifique. Cette fois, mon équipe et moi-même approchions furieusement du Nobel. Nous avons débouché l’une des bouteilles de champagne que le recteur conserve dans un petit frigo pour de telles occasions. Une hypothèse se dessinait, selon laquelle l’émission de notre pseudo-dopamine était déclenchée par un traumatisme et obstruait, en se fixant, le point d’entrée de certains souvenirs. Cela ouvrait tout un champ théorique sur le fonctionnement de la mémoire, nous étions très excités.

Encore nous fallait-il prouver que notre intuition était juste. En tant que directeur de recherche, il m’incombait de définir un protocole expérimental qui rendrait irréfutable notre hypothèse. Deux approches se dessinaient. La première consistait à provoquer de violents traumatismes chez les sujets sains, afin de mettre en lumière la modification de leur chimie inter-synaptique. La seconde consistait à trouver un moyen de détacher notre pseudo-dopamine des récepteurs inhibés, en espérant que l’on constaterait alors une inversion du refoulement mémoriel chez les sujets atteints. Pour des raisons pratiques et légales, j’ai préféré laisser de côté la première approche et nous nous sommes concentrés sur les moyens de mettre en œuvre la seconde.

Il nous fallait trouver un moyen de « décaper » les neurotransmetteurs encapsulés par la pseudo-dopamine, sans décaper au passage les capacités cognitives de nos sujets. Une sacrée gageure, lorsque l’on sait que toute la biochimie cognitive est basée sur un champ très restreint de liaisons atomiques, celui des hydrocarbonates. Nous avons repris les tests, d’abord sur les animaux, pour éprouver l’action de certains dérivés enzymatiques de notre invention. Pendant plusieurs semaines, nous n’avons eu que des échecs à enregistrer. Lorsque nos composés avaient seulement un effet sur les mammifères, ce n’était que paralysies ou comportements aberrants, généralement suivis de mort cérébrale. L’enthousiasme des premiers jours s’étiolait, comme une goutte d’encre jetée dans une solution aqueuse.

C’est alors que la sérendipité, cette grande amie de la science, nous a donné un petit coup de pouce. Par un de ces hasards qui laissent croire en la destinée, je découvrais dans les toilettes du centre, une revue scientifique qui avait été abandonnée là. Comme je feuilletais les articles, assis sur le trône, je tombais sur une étude concernant un amphibien d’Amérique centrale, dont les vésicules dorsaux sécrètent des toxines très particulières. L’auteur citait au moins trois famille d’alcaloïdes absolument spécifiques à cette sous-espèce, agissant sur le système nerveux central d’éventuels prédateurs. Pris d’une folle intuition, je repartis au labo sans même penser à tirer la chasse. J’orientais une partie des recherches sur la famille chimique décrite par l’article, mettant sur le coup mes meilleurs synthésistes. C’est cette voie qui a mené, après de nombreux revers, à la découverte de la Caribousine. Cet alcaloïde, immédiatement breveté, permettait in vitro  de désencapsuler les récepteurs inhibés. De plus, sa nocivité était négligeable sur les mammifères. Nous pouvions dès lors passer à l’expérimentation humaine.

Quatre échantillons d’étude ont été formés : deux groupes d’individus atteints de refoulement aigu et deux groupes de sujets sains. Le premier groupe de sujets atteints recevrait la caribousine par injection corticale, tandis que le second recevrait un placébo. De même, le premier échantillon de sujets sains recevrait la molécule tandis que le second recevrait le placébo. L’objectif était d’obtenir une réponse corticale spécifique dans le premier échantillon, qui résulterait en un recouvrement des souvenirs occultés. Au moment où nous commençâmes ces essais cliniques, aucun d’entre nous ne pouvait imaginer l’étendue de ce que nous allions découvrir.

En effet, dès les premiers essais avec de faibles concentrations de Caribousine, nous constatâmes chez les sujets les plus atteints, des retours spectaculaires de la mémoire enfouie. Imaginez mon émotion lorsque le sujet numéro trois, une jeune fille atteinte de refoulement aigu, se mit à hurler en se remémorant le viol qu’avait commis sur elle son grand-père, lorsqu’elle avait quatre ans.  Les souvenirs affreux, tels des bulles remontant du fond vaseux d’une mare, éclataient à la surface des consciences. Qui revoyait le visage d’un tortionnaire, qui un amant pendu dans les toilettes, qui un accident de voiture meurtrier. De toute évidence, la Caribousine fonctionnait sur l’échantillon cible, avec un taux d’effectivité plus de cinquante fois supérieur à celui du placébo.

Nous constatâmes également des retours de mémoire chez les sujets sains. On se rappelait d’un coup de petites humiliations vécues dans l’enfance  ou le visage d’une grand-mère disparue, qu’on pensait irrémédiablement effacé par le deuil. Mais le plus intéressant, c’est ce que nous observâmes chez ces sujets sains, à partir d’un dosage de 3 mg. Certains commencèrent à se remémorer des événements étranges. Des souvenirs aberrants, impossibles, qui nous firent d’abord craindre une interférence de la molécule avec la fonction onirique du cortex frontal. Décidés à en avoir le cœur net, nous poursuivîmes les essais avec des concentrations croissantes. Les membres de l’échantillon, sous l’effet de la substance, commencèrent à se souvenir d’une vie passée ; d’une existence d’avant la leur, dont la réminiscence se recomposait à mesure qu’on augmentait la dose de caribousine. La remémoration culminait lorsque remontait le souvenir de leur propre mort dans cette autre vie; souvenir qui plongeait systématiquement les sujets dans une catatonie traumatique qui pouvait durer des heures. D’après les témoignages des individus qui en revenaient, le souvenir de sa propre mort est une expérience absolument terrifiante. La teneur traumatique de cet événement pourrait d’ailleurs expliquer le blocage de toute réminiscence de vie antérieure, chez les sujets non traités. L’encapsulage de nos vies passées serait une réponse biochimique à la peur de la mort. Un refus de se laisser soumettre au souvenir du passage par la non-existence.

Quant à la présence de ce passé antérieur dans les plis du cerveau, c’est un phénomène que nous avons du mal à expliquer. Jusqu’à présent, on n’avait jamais supposé l’existence dans des cellules mémorielles, de souvenirs appartenant à une matrice biologique exogène. A plus forte raison, des souvenirs appartenant à un corps disparu depuis longtemps. Toutefois, leur existence vient valider une théorie très en vogue ces dernières années, celle des neurones-miroirs. Je ne m’étendrai pas sur cette théorie et rappellerai simplement son principe général, qui explique certains phénomènes cognitifs par la mécanique quantique. L’une des conséquences théoriques de cette analogie, serait que la conscience existât sur une infinité d’espaces temporels. Or c’est plus ou moins ce que nous venons de prouver.

Quoi qu’il en soit, il faut environ 7 mg de caribousine pour obtenir, chez un sujet sain, le souvenir complet d’une vie antérieure. A 10 mg et au-delà, on commence à se remémorer d’autres existences encore plus anciennes, inextricablement mêlées les unes aux autres. L’injection de doses plus fortes n’a pas permis d’obtenir des réminiscences plus claires, bien au contraire : les multiples vies passée remontent de façons désordonnées, rendant le sujet incapable de retrouver son identité présente. Aucun des sujets traités à plus de 13mg n’a pu sortir de l’hôpital à ce jour. Tous sont maintenus, pour leur propre sécurité, dans des cellules capitonnées où ils ânonnent en langues mortes tout en s’arrachant la peau.

Une fois établie l’échelle de toxicité de la caribousine, mon équipe et moi-même nous sommes posé la question de l’auto-expérimentation. Pour ma part, le choix fût rapidement établi : je devais tester sur moi-même ma propre invention. Je me sentais l’âme d’un Felix Hoffmann essayant l’aspirine; ou plutôt devrais-je dire, celle d’un Albert Hoffmann testant le LSD. Je me soumettais donc dans les jours qui suivirent aux tests préparatoires, puis enfin, à l’expérience elle-même. Quelques minutes à peine après l’injection, je commençais à entrevoir ma vie antérieure. Quelle ne fût pas ma surprise que de m’apercevoir que dans cette vie passée j’étais une femme ! Que je m’étais appelée Birgite Reiner et que j’avais été l’heureuse épouse du millionnaire Otto Reiner. Pour nos trois ans de mariage, mon mari nous avait offert une traversée transatlantique en dirigeable. Nous nous aimions tant. Ce voyage était pour nous comme une seconde noce. Nous avions laissé notre petit Emmanuel à Cologne, avec sa nourrice, puis nous nous sommes rendus au Flughaffe de Francfort. Le 2 Mai 1937 à 10h, nous embarquions à bord du LZ 129 Hindenburg, le plus grand ballon rigide jamais construit. Nous avions l’une des cabines de luxe du pont arrière, avec lit en osier et lavabo de bakélite. La décoration était d’un goût exquis, avec des croix gammées absolument partout ; quant au service il était impeccable. Notre traversée fut merveilleuse, Otto et moi nous aimions comme au premier jour.

Hélas, mille fois hélas, nous ne survécûmes pas au voyage. Le 6 Mai 1937, alors que l’Hindenburg s’accrochait à son mât d’arrimage, dans le New Jersey, l’hydrogène du ballon s’embrasa et fit explosion. Je ne souhaite à personne de mourir par le feu comme ce fut notre cas. C’est terriblement douloureux. La réminiscence de ma mort a été un moment extrêmement éprouvant, je préfère ne pas m’étendre là-dessus. Mais le plus terrible dans tout ça, c’est que nous laissions derrière nous un pauvre orphelin, notre petit Emmanuel.

hindenburg

Dès que j’ai eu un retour Totall de mémoire, j’ai voulu retrouver la trace de mon bébé. Qu’était il devenu ? Mes recherches m’ont conduit d’archive en archive, jusqu’à ce qu’enfin je retrouve sa trace. Emmanuel, alors âgé de 18 mois, avait été adoptiert par eine famille française. A ce stade du récit, tu dois avoir deviné la raison de ce courrier, cher Thomas : il se trouve que cet enfant chéri, que la sustentation à hydrogène a éloigné de moi prématurément, c’est ton grand-père !

Oui. Moi, Professeur Jonathan Caribousse, je suis deine arrière-grand-mère biologique, Thomas. Je t’écris cette lettre pour te dire que je serai toujours là pour toi, et que si tu veux des pilules de caribousine, je pourrai t’en procurer.

Je te fais de gros bisous mon enfant chéri. Heil Porte toi bien et continue d’écrire.

                                                                                                                               Pr Jonathan Caribousse / Frau Birgite Reiner