Symbolòn

Je ne saurais pas dire ce qui m’a poussé à essayer le protocole de Caribousse. Je ne suis pas une personne particulièrement portée sur le mysticisme et je n’ai jamais vraiment eu d’intérêt que pour les aspects les plus terre à terre de ma vie quotidienne. La recherche d’une vérité qui me serait supérieure n’a jamais été l’un de mes moteurs; et plus généralement je n’ai jamais cru en rien qui puisse dépasser ma propre existence. Mon intérêt personnel, et le plus souvent mon intérêt immédiat, ont toujours été mes plus puissants ressorts. Pour autant, je me suis toujours comporté de façon correcte : je trie mes déchets, je respecte les feux rouges, je ne vole pas dans les magasins… En somme je me comporte en bon citoyen, mais c’est bien plus par conformisme que par éthique. Par confort, en fait.

S’il arrivait qu’on me parlât de « l’unité sous-jascente de l’univers », de « l’amour en toute chose » ou de tout autre concept du genre, j’opinais poliment mais riais dans ma tête. Tout au plus ressentais-je une sorte de sympathie condescendante pour ces gentils illuminés et leurs idéaux vagues. Ce n’est pas que j’aie été nihiliste ou cynique, je ne saurais même pas dire ce que sont exactement ces courants de pensée. Non, c’est juste que je ne voyais pas quel intérêt on pouvait avoir à réfléchir plus loin qu’on ne pouvait ressentir. En somme, rien n’avait de réalité pour moi, sinon ma petite gueule et ses justes plaisirs.

En fait, l’absence totale de profondeur était ma principale caractéristique, dans presque tous les aspects de mon existence. C’est par absence de conviction que j’avais choisi ma profession d’opticien, uniquement parce qu’elle offrait le rapport le plus avantageux entre effort et revenu. Mes parents avaient financé mon installation sous l’enseigne d’une grande franchise de lunetiers, et mon travail se limitait à appliquer les ordonnances des ophtalmos, puis à siphonner les mutuelles de mes clients.

Dans ma vie sentimentale également, je m’étais toujours cantonné à la voie facile. Maud et moi nous étions fréquentés dès l’Université et je pense qu’elle, pas plus que moi, n’avait jamais imaginé que l’amour puisse être autre chose que la satisfaction mutuelle des besoins les plus simples. Nous nous aimions sans passion mais avec attention l’un envers l’autre, en prenant toujours garde à conserver ce qu’il faut de désir. A rester désirable en somme, c’est-à-dire à conserver pour l’autre la fermeté de nos chairs, la blancheur de nos dents et un parfait bronzage. Tous deux considérions sans avoir à le dire, que notre vie à deux devait simplement tendre à un accroissement de notre confort et de nos possessions.

Ce que je suis forcé de considérer aujourd’hui comme une étroitesse de vue, se trouvait être le garant –sinon du bonheur – du moins de ma satisfaction. Car je dois bien l’avouer, j’étais content comme ça, sans aller chercher plus loin que le bout de mon nez. Pourquoi, dans ces conditions, me suis-je laissé tenter par l’expérience de la caribousine? Moi qui avais toujours eu peur d’essayer la drogue, par crainte de ce que cela aurait pu soustraire à mon univers si simple, voilà que je me laissai attirer par cette substance encore méconnue, dont on disait qu’elle bouleversait les existences. Peut-être était-ce encore par conformisme, en fait, que je me décidai. De plus en plus de gens, en effet, dans la classe moyenne-supérieure à laquelle je savais appartenir, avaient fait l’expérience de la nouvelle molécule. De plus l’administration de la caribousine relevait d’un protocole médical dûment normé et réputé bénéfique pour la santé, puisqu’il permettait de prévenir les maladies héritées de nos vies passées. Et puis, j’avais toujours été parmi les premiers de notre groupe d’amis à posséder le dernier gadget techno, le nouveau téléphone, l’appareil dernier cri, et cette position d’early adopter satisfaisait mon ego, il n’y avait pas de raison qu’il en fût autrement avec ce nouveau médicament.

Mais peut-être également y avait-il autre chose dans ma décision. Peut-être y avait-il, au plus profond des replis de mon âme, l’intuition que ma vie ne pouvait pas se résumer au carcan que je m’étais patiemment construit. Peut-être pressentais-je que mon existence ne pouvait pas – ne devait pas– se résumer à celle de Thomas Boschler, opticien à Chaville, époux de Maud Boschler et membre du rotary club des Hauts-de-Seine. Quoi qu’il en soit, après avoir vu une émission à la télé, où le professeur Caribousse ventait les effets extraordinaires de sa découverte, je décidai de prendre rendez-vous à la clinique la plus proche, pour aller à la rencontre de mon « moi » antérieur. Maud n’y avait pas vu d’objection et avait même proposé de me déposer à la clinique, en allant à son cours de tennis.

C’est ainsi que le samedi 15 Octobre de l’année dernière, à huit heures huit (je m’en rappelle à cause de la particularité de ce chiffre), Maud m’avait déposé devant l’entrée du service d’antériorologie de l’hôpital Ambroise Paré. Elle m’avait fait un petit signe de la main puis était repartie en faisant crisser les graviers de l’allée sous les roues de sa Mini Cooper. Je fus accueilli par une infirmière au fort accent martiniquais,  qui me demanda de la suivre. Ses sandalettes en plastique battaient au sol une cadence nonchalante qui me rassurait, et c’est sans la moindre appréhension que j’entrai dans le bureau du Docteur Litim, antériorologue en chef. Elle m’expliqua brièvement le protocole : l’entretien avec un psychologue, puis l’injection corticale. La remontée des souvenirs enfouis, le retour de la vie antérieure. Le choc du souvenir de la mort dans cette autre vie, l’estompement des effets de la drogue, puis le debriefing avec le psy. Elle me fit signer les décharges d’usage, puis je passai en salle de préparation.

Je n’avais aucune idée de ce à quoi m’attendre, lorsque je pris place dans le fauteuil qu’on avait préparé pour moi. Tout au plus une légère appréhension, liée au fait que le fauteuil en question rappelait un fauteuil de dentiste. La position quasi-allongée, comme dans une chaise-longue, était exactement la même. Toutefois, il n’y avait pas l’horrible console de fraisage, hérissée de funestes outils. Pas non plus de lampe éblouissante braquée sur mon visage, mais à la place une sorte de casque, relié à un bras articulé. Au sommet du casque il y avait une encoche, dans laquelle une infirmière vint emboutir une petite ampoule remplie d’un liquide bleu. Ensuite on me passa le casque et on l’assujettit à l’aide d’une mentonnière. L’infirmière mit de la musique à très faible volume, une sonate de Bach, je crois. Sans doute pour me détendre, car une fois le casque sur mon crâne, j’avais commencé à ressentir un petit peu de stress. Au bout de quelques minutes, on me demanda si j’étais prêt. Sans trop réfléchir je répondis que oui et le docteur Litim, sans me donner le temps de changer d’avis, appuya sur un bouton situé devant elle.

Je ressentis à peine la morsure des aiguilles dans les veines de mes tempes.  L’influx du produit dans mon système sanguin m’échauffa l’arrière des yeux, puis j’eus la sensation de tomber dans le vide. étrange impression d’apesanteur, comme celle que l’on a parfois au moment de s’endormir. Je me sentais bien. Je ne savais plus où je me trouvais mais cela ne m’inquiétait pas. Peu à peu, j’eus la sensation de me dissoudre dans l’ether du temps, comme une goutte d’encre tombée dans l’eau. Je commençai alors à me remémorer. C’est une expérience étrange. Un peu comme lorsqu’on se souvient à brûle-pourpoint, de quelque chose dont on avait essayé de se rappeler en vain, quelques heures auparavant. Le souvenir revient d’un coup, sans qu’on l’ait appelé de façon consciente, mais avec le sentiment qu’il contient une information qu’on voulait retrouver, dont le retour à l’esprit est une chose naturelle. Les fragments de mon existence passée me revinrent par flash, recomposant ma vie antérieure à mesure qu’ils remontaient à la surface et se liaient les uns aux autres.

Je suis Aspasie de Milet et je suis la plus belle femme de l’Attique. J’ai vu s’ériger le Parthénon d’Athènes. J’ai connu Périclès, Sophocle, Aristote et Platon. Je suis Aspasie de Milet et je suis une hétaïre. Ne vous fiez pas à ce que google vous dira de ma condition. Etre une hétaïre ce n’est pas être une courtisane, et encore moins une prostituée. Je ne suis pas non plus une maquerelle, bien que ma maison ressemblât plus à une maison close qu’à toute autre institution connue par votre pauvre époque. Mais ne vous méprenez pas: mes pensionnaires étaient les femmes les plus libres de leur temps. Elles vivaient leur sexualité selon leurs désirs et sans la moindre contrainte. Les cadeaux que nous recevions n’avaient rien à voir avec la rétribution de prestations tarifées, mais étaient l’expression de l’admiration qu’on nous portait, du désir que nous inspirions, d’une forme d’amour telle que seule l’intelligence hellénistique a su en susciter.

Mon influence sur le monde classique va bien au-delà de ce que les historiens pourront vous raconter. Certaines des idées qui se sont formées à l’époque et qui sous-tendent aujourd’hui la façon de penser, je les ai exprimées la première. Je n’ai pas la prétention d’avoir inventé la modernité, mais j’ai participé aux discussions qui ont fait naître l’essentiel de vos conceptions sur l’art, la politique et la science. Mon ascendant sur la vie publique a été incommensurable. Ma richesse également. J’ai inspiré d’inégalables sculptures et des tragédies accomplies. On a écrit pour moi des poèmes qui sont l’archétype du genre. J’ai fabriqué des dirigeants émérites. La puissance coulait de mes mains. J’ai été l’éminence grise de Périclès, la maîtresse de son cœur et la forge de ses aspirations. C’est moi qui ai jeté la ligue de Délos dans la guerre du Péloponnèse, et bien qu’il n’y ait pas là de quoi tirer grande fierté, cela démontre à quel point mon influence fut grande. Plus que toute autre femme, j’ai été l’impulsion de la grandeur d’Athènes.

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Ma vie pourrait remplir plusieurs des vôtres et pourtant, si je devais la résumer à ce qu’elle a eu d’important, je ne parlerai que d’un seul et unique événement. Une simple histoire d’amour, ou pour pousser plus loin l’oxymore, une passion banale. Peu après que j’eus fait la connaissance de Périclès et que ce dernier eût commencé à m’exprimer son attachement, j’organisai en ma maison un symposium. Chose extraordinaire pour l’époque, mes pensionnaires et moi-même prenions part à cette institution normalement réservée aux hommes. J’avais toutefois fait passer la consigne de faire semblant de boire, car en ces temps comme aujourd’hui, il n’était rien de si vulgaire qu’une femme enivrée. J’avais invité la crème de la cité. Il y avait Périclès, bien entendu, mais aussi Sophocle, Anaxagore, Aristote, Platon,  les architectes Ictinos et Callicratès qui travaillaient à l’édification du Parthénon, le sculpteur Phidias… Ce dernier était venu avec son élève favori, le jeune Pasticlée, qui était aussi son amant. Je l’avais déjà aperçu à certaines occasions. C’était un garçon d’une beauté stupéfiante. Âgé de seize ans à peine, il avait le regard d’un homme accompli. Ses grands yeux noirs étaient comme deux portes ouvertes sur le cosmos. Il avait le corps svelte et élancé des lanceurs de javelots, discipline dans laquelle son excellence était notoire. Sa chevelure d’un brun chaud semblait contenir un peu du soleil de l’Attique. Ceinte à son front par un bandeau de cuir, elle dévalait jusqu’au bas de sa nuque en boucles voluptueuses. Il portait ce soir là une tunique courte qui laissait voir le bas de ses cuisses. Ses épaules étaient celles d’un athlète et sa peau semblait douce au toucher. Le bas de son vêtement s’ornait d’un liseré de pourpre qui rappelait son appartenance à une noble famille, à cette race ancienne d’aristocrates qui avait offert à la cité ses plus sages archontes, depuis les temps homériques. Son père était l’un des amiraux de la flotte, il faisait régner l’ordre au sein de la ligue et assurait ainsi l’hégémonie d’Athènes. Il était inattendu qu’un jeune homme de si haute naissance se présentât chez moi, car bien que reconnue comme presque citoyenne, je restais une métèque, une asiatique de Milet.

Lorsque Pasticlée, en entrant dans la pièce captura mon regard, j’eus l’impression que la musique et les bruits de la fête s’estompaient tout à coup. Je sentis quelque chose se nouer au creux de ma poitrine, mon bassin s’échauffer sous une vague de feu. Pendant quelques instants je suspendis mon souffle, pour retenir en moi cette sensation rare que je savais être l’expression la plus absolue du désir. Mes yeux étaient rivés dans les siens en ce moment suprême. Habituée comme je l’étais à lire l’eros des hommes, je reconnus chez lui une envie réciproque à la mienne. Une force qui nous prenait de court et nous jetait l’un vers l’autre. J’ai eu l’impression qu’il ressentait lui aussi la rareté du moment et qu’il essayait, comme moi, de retenir le mystère. Je réalisai alors que ni lui ni moi ne pourrions résister à ce qui nous poussait l’un vers l’autre; attraction si puissante qu’elle scellait pour nos corps une promesse mutuelle qu’il faudrait bien tenir. Ainsi en avaient décidé les Moires.

J’affectai toutefois de l’ignorer autant que possible au cours de la soirée, car c’est à Périclès que je devais des attentions, en réponse à la cour qu’il me faisait assidument depuis quelques semaines. Je devais avant tout penser à mon intérêt, car sans appuis d’importance, ma position au sein de la cité aurait pu devenir précaire. Je croisais cependant plusieurs fois le regard de Pasticlée et à chaque fois, cela me donna l’impression d’être faite de braises sur lesquelles on soufflait.

C’est le stratège Alcibiade qui avait été désigné pour être le roi de la soirée et il présidait donc le service du vin. Suivant en cela sa tactique favorite sur le champ de bataille, il avait décidé de frapper vite et fort. Ses instructions avaient été de commencer par servir d’affilée trois coupes de vin fort, à peine coupé d’un peu d’eau de mer; puis de diminuer graduellement la force des breuvages. Craignant que cette approche n’embrumât trop vite les brillants esprits que j’avais conviés, je mandai les plus belles de mes filles pour qu’elles distribuassent, sous couvert d’une danse à Dyonisos, des grappes de raisin frais à tous mes invités. Je fis également servir, dès la troisième coupe, les pains à l’huile et aux pignons que l’on réserve habituellement au milieu de soirée. Cette précaution s’avéra salutaire pour la qualité des débats qui suivirent. Les convives, l’esprit délié mais toujours assez clair, s’élancèrent dans des échanges portant sur la physique et les mathématiques. Au cours d’une discussion qui se tint ce soir là, Démocrite avança pour la première fois sa théorie des Atomes, selon laquelle la matière devait exister, sous sa forme la plus granulaire, en particules élémentaires. Fulgurante intuition qu’il ne fut, hélas, pas en mesure d’étayer; de sorte que la plupart –et moi la première- nous ralliâmes à tort à la théorie élémentale exprimée par Aristote. Les intelligences s’échauffaient mutuellement, pour mon plus grand plaisir et celui de tous. Indicibles joies que celles de l’esprit, lorsque ce dernier est au zénith.

Pasticlée participait aux discussions avec une modestie qui lui faisait honneur. Il écoutait beaucoup et ne prenait la parole que pour poser des questions, toujours avec une pertinence remarquable. Je fus charmée par la clarté de son intellect et la justesse de ses paroles. Décidément, ce jeune homme était renversant. J’étais renversée, oui. Mon désir pour lui montait de minute en minute et devenait obsédant. Il me fallait à tout prix lui trouver un exutoire. N’y tenant plus, je profitai d’un moment où il était parti prendre l’air sur le toit, pour lui envoyer l’une de mes filles avec ce simple message : « Rejoins moi dans mes appartements. » Puis, prétextant une affaire en cuisine je me suis éclipsée. Je suis allée dans ma chambre et j’ai laissé glisser mon chiton sur le sol. Nue, je me suis étendue sur mon lit et je l’ai attendu.

Il est venu très vite. Il est entré dans mes appartements et a soigneusement refermé la tenture derrière lui. Il s’est approché, timide et exalté. Il est venu à moi et je me suis… Je me suis offerte à lui. Il m’est étrange de parler de cela maintenant, avec mon corps d’homme. Difficile d’exprimer ce que j’ai ressenti dans ce moment, dans cette autre vie. Nous n’avons pas échangé une parole, le désir parlait pour nous. Il s’est assis au bord du lit. Son sexe raidi saillait sous sa tunique. Je me suis redressée, j’ai pris son visage entre mes mains, ce visage si beau. Nos yeux ont sondé nos âmes, puis nos lèvres se sont touchées. Nos bouches soudées dans un baiser infini, tandis que sous sa tunique, ma main commençait de caresser son sexe. Ce soir là, nos corps se sont unis d’une façon si complète et si vraie, que j’ai su qu’il ne me serait jamais plus donné de vivre quoi que ce soit de comparable. Ni dans cette vie, ni dans une autre. Je me souviens très bien avoir pensé cela. Son étreinte m’a emmenée au-delà du plaisir. Au-delà du temps, au-delà des mots. Lorsqu’il a joui en moi –ça me fait bizarre de dire cela- j’ai ressenti une vague de chaleur qui se propageait dans mon ventre, à partir de l’endroit où sa semence s’était écoulée. Le souvenir de cette sensation physique est très clair dans mon esprit, bien qu’il me semble possible qu’il s’agisse d’une image construite a posteriori, un souvenir forgé pour rendre compte au mieux de cet instant magique. Ensuite il s’est doucement étendu sur moi, son visage contre ma gorge, son torse contre mes seins. Nous sommes restés comme cela un moment, essoufflés, le temps de revenir à notre état normal. Cessant peu à peu d’être indivisibles, nos corps se sont détachés l’un de l’autre et nous nous sommes regardés.  Ni lui ni moi ne trouvions quoi dire. A quoi bon. Ce qui venait de se produire se passait bien de mots. Reprenant mes esprits, j’eus le réflexe de faire pour moi-même un aperçu tactique de la situation.

Il n’était pas souhaitable que nous retournions ensemble à la fête, les autres auraient su. Ils m’auraient vue indéfectiblement attachée à cet homme, comme les êtres à quatre jambes de la légende, avant qu’ils ne fussent coupés en deux pour former les humains. Comme il restait là, à me regarder encore, je sentis remonter mon éros. Alors je lui ai demandé de partir. De partir et de rentrer chez lui. J’avais le devoir de rendre le change aux puissants qui me courtisaient, et qui m’attendaient à l’étage inférieur. Je devais leur laisser penser que je n’étais à personne , et par là même à eux tous. C’était mon arété, ma façon d’exceller en ce monde. Ma seule façon d’y prétendre à une place. Je n’allais pas renoncer à mon statut d’hétaïre pour une passion fugace, pour un de ces amour dont parlent les chansons, qui flambent comme de l’huile puis s’éteignent d’un coup. C’est ce que je pensais mais je ne le lui ai pas dit. Je lui ai juste demandé de partir, je n’ai pas eu besoin d’expliquer. Il a fait comme s’il comprenait. Il s’est levé puis il est parti. Je me essuyé le corps avec un linge parfumé, me suis revêtue puis suis retournée à la fête. Je devais m’occuper de mes invités comme il se devait, mais mon esprit s’étirait en direction de Pasticlée.

Il était venu dans ma chambre puis il était parti, et dans ce court intervalle quelque chose s’était noué. Je l’ai eu dans la tête pendant toute la soirée. Dans les jours qui suivirent également. Tout ce que je faisais me ramenait à lui et à cette indicible étreinte que nous avions eue. L’odeur du pain chaud m’évoquait celle de sa peau. Le son de la lyre me rappelait la musique qui entrait par la fenêtre, lors de nos ébats. Je me surprenais à le chercher parmi les athlètes lorsque je passais près du stade. Tout me ramenait à lui, son absence me mordait le cœur de façon douloureuse et charmante.

Trois semaines, peut-être, après le symposium, il avait envoyé l’un de ses serviteurs jusques en ma maison, pour délivrer un message. Sur la tablette de cire, les caractères serrés, hâtifs, disaient qu’il ne pouvait plus se passer de moi. Que j’étais son soleil et qu’il n’en pouvait plus de cette nuit sans fin, qu’il devait me revoir. Alors j’ai pris peur. Ce qu’il avait à m’offrir était trop grand pour que je puisse le prendre. Je ne pouvais pas me permettre de me livrer à la passion, il fallait que je préserve ma liberté. Je ne voulais pas basculer dans cet état de dépendance mutuelle qui parfois lie deux êtres. Je ne voulais pas me livrer corps et âme. Je ne voulais pas m’abandonner sans retour. C’était hors de question. De plus j’étais en train de vivre une très galante histoire avec Périclès. Cet homme, le premier d’Athènes, s’accordait tout à fait au statut que je m’étais forgé à force d’efforts. J’étais donc résolue à éconduire Pasticlée.

J’ai voulu lui écrire qu’il devait m’oublier. Qu’il trouverait une épouse plus digne de son rang. Qu’il était bien trop jeune et moi bien trop âgée. A mesure que je couchais sur le vélin ces arguments ils me semblaient insipides. Les brouillons se rejoignaient les uns après les autres dans le brasero de ma chambre, en de telles quantités que mon intendant finit par me reprocher un si grand gaspillage. Je ne parvenais pas à trouver une formulation qui le tiendrait à l’écart. Je savais qu’une nature telle que la sienne ne se satisferait pas d’arguments raisonnables. Alors j’ai décidé de frapper fort. Je lui ai écrit que je ne l’aimais pas. Que notre nuit d’amour n’était rien qu’un caprice et que de toute façon, j’aimais Périclès.

Dès que j’eus terminé, sans plus réfléchir aux arrêtes coupantes de mon mensonge, je mandais ma servante la plus sûre, pour apporter la lettre à Pasticlée. La vieille Méthiadronis me prit le rouleau de vélin et sans rien demander elle partit en boitant. Je me mis à la fenêtre et la regardai s’éloigner avec mon message. Il me sembla que quelque chose d’autre s’en allait avec elle. Un petit morceau de moi. Peut-être même un gros, en fait, m’étais-je corrigée en pensée. Je prenais conscience que ce que je voyais partir au loin, c’était mon plus bel espoir. Celui placé si haut sur l’échelle de l’espoir, que j’avais pris l’habitude de ne pas le voir. L’espoir de ne plus être seule. Espérance sublime, dont je mesurais l’immensité à mesure qu’elle se dévidait de mon cœur, emporté par Méthiadronis et son pas de canard. Fil d’Ariane auquel était relié ma vie, et qui bientôt serait entièrement sorti de moi. J’ai pris peur. N’étais-je pas en train de commettre le pire crime contre moi-même? Un cri se forma au creux de mon être, j’allais rappeler ma servante, lui dire de revenir et de détruire la lettre; mais prise d’une incompréhensible hésitation, je retins ma voix. Méthiadronis disparut derrière le coin de l’Odéon. Dès qu’elle fut cachée à ma vue, je m’effondrai sur le dallage. Je pleurai tout le jour et encore une partie de la nuit qui suivit. J’étais baignée d’un sentiment de perte incommensurable. Un vertige de douleur dans lequel je tombais sans fin, sensation d’une chute que je savais être fatale.

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A ce stade du récit, il me faut revenir sur ma vie présente: dans ma personnalité actuelle, celle de Thomas Bochler, règne une peur instinctive de l’amour. Plus ou moins consciemment, j’ai toujours évité de céder trop de terrain au sentiment. L’idée de vouloir tout offrir à une seule personne m’était étrangère, et me semblait carrément absurde lorsqu’il m’arrivait d’y réfléchir. Quand je voyais des proches tomber amoureux jusqu’à l’obsession, je ne pouvais m’empêcher d’y voir une sorte de psychose. Une façon de se suicider dans l’autre, par renoncement de soi. Cet abandon total me dégoûtait un peu, ou en tous cas me mettait mal à l’aise. Car il se termine généralement dans des situations pénibles et humiliantes, pour ceux qui s’y sont adonnés. En tant que Thomas Bochler, j’ai toujours été réfractaire à la passion et je m’étais trouvés d’excellents arguments pour cela.

Je comprends aujourd’hui que ce trait de caractère est un héritage de ma vie passé. Depuis que la caribousine m’a rendu la mémoire d’Aspasie, je sais pourquoi je suis comme ça. La défiance envers l’amour, si profondément ancrée dans mon être actuel, me provient de mon être précédent. Défiance ô combien justifiée, quand on sait ce que j’ai vécu dans la peau d’Aspasie. Mais écoutez plutôt.

Après avoir envoyé ma missive de reniement à Pasticlée, je m’étais trouvée face à la nécessité de renoncer à lui pour de bon. Je devais l’effacer de ma vie, puisque de toute façon j’avais écrit de ma main que je le rejetais. Mais ce fut plus difficile que prévu. La souffrance de le perdre résistait à mes efforts de rationalisation. Alors j’ai entrepris de regarder en moi pour comprendre, aussi loin qu’il le faudrait pour recouvrer la raison. Douloureuse introspection, qui ne m’apporta pas le confort espéré. Plus je regardais profondément et plus s’accentuait le sentiment de perte. J’avais imaginé que la lucidité me rendrait à la vie, mais c’était le contraire qui se produisait. Plus j’y réfléchissais et plus cela empirait. Mes voix intérieures s’ajoutaient les une aux autres pour crier, toujours plus fort : « Mais qu’as-tu fait? » C’étaient des cris terrifiés. Des cris de bord du gouffre. Des appels angoissés lancés à l’unisson par toutes les parties de ma psykè, et qui me plongeaient dans un mélange d’urgence et de peur. Cette mélasse intérieure, toujours plus sombre et plus épaisse, m’engloutissait corps et âme. Je cessais de sortir et de m’alimenter.

Mes servantes prenaient soin de moi avec prévenance.  Elles avaient bien compris la nature de mon mal et leurs mines indiquaient une commisération plus grande encore, que si j’eus souffert d’une fièvre asiatique. On m’apportait des bouillons clairs qu’on m’incitait à boire, on me proposait de rester avec moi pour me changer les idées, mais toujours je refusais. Il m’était si pénible d’être avec moi-même, qu’il me paraissait insurmontable d’être avec les autres. Je suis restée dix jours, allongée sur le dos, à laisser l’horizon s’emplir de désespoir. Puis au onzième jour, La vieille Méthiadronis était entrée dans ma chambre sans que je l’aie appelée. Elle était suivie par deux filles portant un grand miroir, deux beautés Thraces que j’avais rachetées à des pirates trois ans plus tôt, et qui  faisaient ma fierté. Leur grande beauté et leur intelligence me faisaient les aimer plus que mes propres sœurs et elles me le rendaient bien. Il n’était pas rare qu’elles partageassent ma couche et j’aimais beaucoup m’éveiller enlacée de leurs bras.  Mais ce jour là, comme elles s’approchèrent du lit, ce n’est pas du désir que je vis dans leurs yeux mais de l’horreur. Un effarement teinté de… Oui, teinté de dégoût! Une toute petite pointe de dégoût, mais suffisante pour blesser jusqu’au sang mon ego si sensible. Méthiadronis se tenait près du lit, plus sévère que jamais avec sa bouche ridée, ces plis de paupières qui lui donnaient l’air de toujours avoir mal. D’un geste de la main, elle intima aux filles de poser le grand miroir de bronze, puis elle me prit la main et me demanda de me lever. Elle avait demandé avec une telle autorité, que je n’ai pas vraiment songé à lui désobéir. Je me suis assise au bord du lit et posant les pieds à terre, je me suis mise debout. Face à moi, le métal poli du miroir me fit l’effet d’une porte ouverte sur le royaume d’Hadès. Dans le reflet, un masque funéraire aux yeux enténébrés me rendait mon regard. Visage creusé, pâleur morbide et cheveux ternes. J’eus un hoquet d’horreur en me voyant ainsi. Méthiadronis me dit que je devais me ressaisir. Qu’il me fallait réagir sinon j’allais m’enlaidir à jamais. Elle avait raison. Je n’avais pas le droit de me perdre comme ça. Il y avait trop de gens qui comptaient sur moi, qui avaient besoin d’Aspasie de Milet, la plus grande hétaïre de tous les temps.

Je mandai immédiatement qu’on me préparât un bain de lait d’ânesse et ordonnai aux filles de me brosser les cheveux. Rien n’aurait pu leur causer plus de joie, sembla-t-il, tant elles parurent danser en allant chercher les peignes et les huiles.

Flottant dans le lait tiède, la tête posée sur le rebord de la baignoire, je m’efforçais de me rattacher à mes sensations. Le marbre du rebord communiquait une agréable fraîcheur à ma nuque, en contraste avec la chaleur qui enveloppait mon corps. Mes sens rendaient ce moment de façon agréable et pourtant, mon esprit s’en détournait sans cesse pour penser à Pasticlée. Dès que je baissais la garde, ma pensée s’enroulait autour de lui et je devais user de toute ma volonté pour l’en détacher. Sans relâche il me fallait lutter pour revenir au présent; lutte de chaque instant dans laquelle je sentais se perdre mes forces. Petit à petit, je pris conscience que j’étais engagée dans un combat qui ne pouvait être gagné. Alors j’eus un soupir. Je pris entre mes mains un peu de lait d’ânesse et m’en aspergeai le visage. Puis je décidai de déposer les armes. J’allais devoir vivre ma passion pour Pasticlée. Il n’y avait pas d’autre issue que cette passion-là, je ne pourrais en sortir qu’après l’avoir traversée. Je repris courage. Je me mis à espérer que les sentiments, une fois vécus, se consumeraient vite et qu’alors je serais affranchie. J’étais résolue à garder la main haute sur ce qui allait suivre. A attiser le feu et danser dans ses flammes, jusqu’à ce qu’il retombe, exténué. Je me voyais déjà m’éloignant de ses cendres, libre et repue. Je me voyais déjà le front ceint des lauriers d’Aphrodite. J’ignorais encore qu’il n’y a pas de vainqueur en ce genre d’aventure.

Une fois sortie du bain je me laissai oindre par mes filles, puis je commandai un repas de poissons et de pains. Je me restaurai en échafaudant des plans. La perspective de revoir Pasticlée me rendait l’appétit. Mon élan vital me revenait et je me sentais portée par une douce euphorie. Tout irait bien désormais, m’étais-je dit. Il me fallait d’abord récupérer l’objet de mon désir. J’appelai mon intendant pour lui demander du vélin et un calame bien taillé. Voyant sa mine inquiète, je lui dis que cette fois ci mon message était clair et que je ne gaspillerai pas les précieux feuillets. Je m’installai seule dans ma chambre et entrepris d’écrire un poème. Évidemment je gaspillai beaucoup de brouillons, mais je parvins à un résultat qui me satisfaisait. Je m’en souviens encore, ça disait :

  • O mon sublime éphèbe
  • J’ai cru pouvoir mentir
  • Et repousser ainsi les élans de mon cœur
  • Mais c’était oublier la reine de Cythère
  • Car nous avons tété à ses multiples seins
  • Et voilà qu’un poison au parfum de soleil
  • A présent dans mon corps creuse un vide insondable
  • Sans toi je ne suis rien, rien que ce vide immense
  • Je t’en supplie reviens
  • Car loin de toi je meurs
  • Et tant pis pour après

Bon, en français c’est un peu tarte, je m’en rends compte. Mais en grec ancien ça sonnait vraiment bien. Ça chantait sans forcer, ça parlait à l’imaginaire. C’est tout à fait intraduisible en fait. Certaines esthétiques ne peuvent exister qu’en leur époque et dès qu’on tente de les en extraire elles se meurent, telles des anguilles qu’on a sorti de l’onde. Mais vous pouvez me croire, c’était un beau poème.

D’ailleurs je n’ai pas tardé à recevoir la réponse de Pasticlée, apportée par le plus bel enfant de sa maisonnée. Une plaquette de cire où se serraient des caractères hâtifs, pressés les uns contre les autres par l’urgence de la passion. Une longue lettre qui commençait par me dire que mon poème était la plus belle chose qu’il eut jamais lue. Il racontait qu’il avait essayé de m’oublier après que je l’eus rejeté, mais qu’au fond de lui, il n’arrivait pas à accepter que je sois à un autre. Que seule son éthique l’avait retenu de me supplier, que chaque jour il m’avait écrit des missives qu’ensuite il brûlait, missives dans lesquelles il me conjurait d’ouvrir les yeux sur ce qu’il avait à offrir, sur cet amour pur et inconditionnel de tout ce que je suis et serai jamais. Il disait qu’il était prêt à tout abandonner pour une seule lune passée avec moi, une seule semaine, une seule nuit. Ses mots étaient comme des éclats de glace qui transperçaient ma peau, qui transperçaient ma chair. J’en avais des frissons. Il me disait qu’il avait conscience du danger qui nous guettait, qu’une attirance telle que la nôtre ne pouvait que redescendre car elle était déjà au firmament. Qu’on finirait sans doute par se faire du mal et par tout regretter, mais qu’il n’en avait cure. Il était prêt à passer le reste de sa vie en enfer pour goûter avec moi le plaisir d’un instant, car un seul et unique instant où nous serions unis remplirait à lui seul l’existence toute entière.

Je crois que c’est à ce moment là que j’ai compris que ça finirait mal.

ecriture

Par courriers interposé, dans le plus grand secret, nous convînmes de nous retrouver quelques jours plus tard dans un domaine que sa famille possédait près d’Argos. Il prétexterait d’une inspection à l’approche des récoles, tandis que pour ma part je feindrait d’aller me soigner au sanctuaire d’Epidaure, tout proche. Mon affection récente n’était plus un secret dans la cité, bien qu’on l’eût faite passer pour un influx de poitrine. Périclès, qui avait été fort inquiété de ma réclusion récente, s’était réjoui de me savoir suffisamment remise pour partir en cure. Il m’avait apporté des laissez-passer marqués de son sceau, ce qui équivalait à me donner le statut de reine dans toutes les cités que je traverserai. Ce genre de galanteries était typique de Périclès, homme dont le pouvoir immense se doublait d’une attention aigüe pour ceux qui l’entouraient. Lorsqu’il était venu me voir, quelques heures avant mon départ, ses paroles m’avaient laissé penser qu’il imaginait bien les raisons véritables de mon mal récent et de mon voyage soudain. Il parla de l’inconstance des corps et de la tyrannie de l’animalité sur l’esprit. Mais en être intelligent et sensible, il ne fit aucune allusion directe à ce qu’il semblait supposer et se contenta finalement de me souhaiter le meilleur rétablissement possible, ainsi qu’un prompt retour. Il ajouta qu’il m’attendrait à Athènes et espérait que je voudrais bien lui agréer la faveur de ma compagnie lorsque j’irai mieux. Quel homme délicieux, m’étais-je dit, et quel dommage que ce ne fût pas vers lui que me poussât mon élan naturel. J’hésitai un instant à annuler mon séjour en terre dorienne, mais réalisai bientôt que cela reviendrait à repousser inutilement l’impérieuse passion qui me dominait.

Je pris donc la route d’Argos en passant par Corinthe. Trois longs jours de voyage sous un soleil de plomb. La chaleur impitoyable ne nous laissait de répit que lorsqu’elle cédait le pas à une brise au parfum de terre grecque, sous lequel je croyais déceler, parfois, les effluves salées de la mer. Je languissais dans ma couche à porteurs, bercée par le roulis des épaules et le chant des suivantes. Mes songes me portaient inlassablement vers Pasticlée. Je me plaisais à imaginer les premiers mots que nous échangerions, la forme de notre première étreinte et celle de la suivante. J’imaginais nos promenades et nos étreintes à nouveau. Nos discussions et nos étreintes, encore et encore. Mon corps s’échauffait de l’intérieur, peut-être sous l’effet de la nature en fleurs, peut-être sous la caresse brûlante des doigts d’Apollon, mais plus sûrement encore, sous l’effet de ma propre psykè. Mon esprit, lié à celui d’Aphrodite, tirait une variété toujours plus grande de fantasmes du puits apparemment sans fond de mon désir. Je sortis mon falanchon de son étui de cuir. Le soleil qui filtrait au travers des rideaux faisait étinceler sa surface dorée. J’humectai de salive son bulbe délicat et écartant les cuisses, je l’enfonçai doucement entre les lèvres de ma vulve. Le roulis du palanquin et mes songes suaves s’associèrent à l’objet inséré dans mon sexe, et m’emmenèrent bientôt à un état de volupté totale. J’imaginais Pasticlée là, avec moi. Je me figurai son toucher et ses gestes, le grain de sa peau, sa bouche désirable. La remémoration de ce moment m’est étrange, dans l’identité masculine qui est la mienne aujourd’hui. Moi qui n’avais jamais été tenté par les rapports homosexuels, voilà que je tressaille au simple souvenir de l’évocation de ce garçon, que j’imaginais me pourléchant avec application le haut des cuisses. Approchant peu à peu sa langue de mon pubis. Je me souviens de la sensation que me procurait le falanchon au cours de ces rêveries, des pulsions de joie pure au plus profond de mon corps. Imaginez-vous ce que cela fait d’additionner ces souvenirs d’extase féminine à ceux, plus récent, d’une vie de bon mâle hétéro. C’est vraiment troublant. Car je dois bien l’admettre, ces fantasmes antiques sont les miens maintenant.

Arrivés à Mycènes, nous fîmes halte au milieu dans les ruines de la forteresse. Le campement fut dressé à l’endroit le plus élevé, sur une place quadrangulaire dont on devinait encore le pavement sous des touffes de liliales. Au nord et à l’est, des murs cyclopéens, empilements de blocs gigantesques, barraient l’horizon pour l’éternité. L’énormité des pierres leur conférait un aspect inamovible, fût-ce par la volonté de Zeus. La plus petite devait peser le poids de dix bœufs et d’ailleurs, elles sont toujours en place à l’heure où je vous parle. Les tentes de notre camp s’alignaient le long des deux murailles rejointes en un coin. Ma tente se situait en ce coin et était entourée par celles de mes suivantes. Les hommes dormaient un peu plus loin. Il était convenu que des gens de Pasticlée me rejoindraient au milieu de la nuit pour m’amener à lui. Cela devait se faire dans le plus grand secret, car il ne fallait pas qu’on apprenne à Athènes la raison véritable de mon voyage. Une femme de la maison de Pasticlée prendrait ma place dans le palanquin et voyagerait rideaux tirés jusqu’au sanctuaire d’Epidaure. Évidemment, mes filles étaient dans la confidence; mais il ne fallait pas que les hommes sachent. On disait à l’époque que les garçons ne savent pas garder un secret, et je crois qu’on avait raison. Donc après le repas, j’ai prétexté d’une prière à Asclépios pour me retirer dans ma tente. J’ai ordonné qu’on éteignit le feu et que l’on fasse silence, pour ne pas troubler ma communion avec le dieu-médecin. Les hommes, éreintés par la marche, s’endormirent assez vite. Pour ma part je restai éveillée, assise au bord de ma klinê. Métiadronis et les deux sœurs Thraces veillaient avec moi. Pour tromper l’anxiété de l’attente, la vieille servante nous récitait à voix basse un passage de l’Iliade : le meurtre d’Agamemnon et la brutale vengeance d’Oreste, lesquels avaient eu lui à l’endroit-même où nous nous trouvions. Puis vers le milieu de la nuit, alors que Méthiadronis en était au sanglant assassinat d’Eghiste, une jeune femme s’est glissée dans la tente. Elle s’était approchée si furtivement, que nous sursautâmes en voyant son buste passer entre les pans de toile. Elle nous chuchota dans son dialecte Achéen que deux hommes m’attendaient dehors et qu’il y avait des chevaux pour nous un peu plus loin. Nous échangeâmes prestement nos vêtements et je partis rejoindre mon escorte, habillée en paysanne.

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(Oreste assassinant Eghiste sur le trône de Mycènes. Et schlack!)

La chevauchée jusqu’à Argos ne nous prit que quelques heures et nous arrivâmes au domaine aux premières lueurs du jour. Pasticlée m’attendait sur le seuil de sa maison et en me voyant approcher, il se mit à courir à ma rencontre. Lorsqu’il arriva à moi, il était dans un état d’agitation joyeuse qui m’apparut tout à fait juvénile. Il y avait quelque chose d’enfantin dans sa façon de prendre les rennes de mon destrier, dans le baiser qu’il posa sur mon genou. Pour la première fois son extrême jeunesse me causa un trouble. Elle me fit l’effet d’une distance entre nous, distance qui m’apparaissait infranchissable et qui, je le sentis, faisait un petit accroc dans le désir que j’avais pour lui. La versatilité de mon envie me révolta, si bien que je décidai d’ignorer l’impression que j’avais eue. Je la reléguai au rang de ces pensées futiles qui se bousculent au bord de la conscience, sans jamais y pénétrer vraiment. Je décidai de profiter sans entrave du moment qui m’était offert. Je me souviens m’être dit que c’était non seulement la voie la plus juste, mais également la plus désirable. Je me rends compte aujourd’hui à quel point il pouvait être étrange de réfléchir en ces termes; avec tant de distance par rapport à l’instant et une telle attention pour mon for intérieur. Mais j’étais comme cela. C’est comme cela qu’était Aspasie. Prise dans un jeu de miroirs, elle se réinterprétait en permanence, façonnant son ego. Elle voyait cela comme un exercice éthique. Une façon de maîtriser sa volonté. Mais avec le recul de ma seconde vie, ça m’apparaît plutôt comme de la coquetterie.

Coquette je l’étais, dans presque tous les aspects de mon existence. Séduire était ma raison d’être et je peux dire que j’y parvenais bien. Ce matin là, face à Pasticlée, j’étais résolue à agir selon ma nature. En m’aidant de ses bras pour descendre de selle, je l’effleurai de façon calculée. Je ressentis avec plaisir  un frissonnement qui le parcourut. Il eut un moment d’hésitation, courte tétanie d’extase, puis me prit dans ses bras pour me serrer contre lui. C’était un geste d’une spontanéité éclatante. Son étreinte exprimait une vérité brute qui me désarçonna. Une force qui me laissait totalement désarmée, moi, Aspasie de Milet. Puis je repris mes esprits et cherchai à reprendre la main dans le jeu d’Aphrodite. Je le saisis par les hanches et l’attirai à moi, plaquant mon bassin contre le sien. Il raffermit sa prise, me serrant un peu plus. Nous nous trouvâmes joue contre joue, immobiles, suspendus dans l’émoi. J’inclinai lentement mon visage vers son épaule, pour sentir son odeur. Le parfum si désirable de sa peau me donna un influx de chaleur. Je sentis tour à tour s’échauffer mon visage, ma poitrine, mon ventre, mon pubis et le haut de mes cuisses. Je sentais déjà le sexe de Pasticlée se dresser à l’encontre du mien. J’étais ô combien prête à l’accueillir, mais je voulus étirer ce moment. Je nous sentais propulsés l’un dans l’autre par une force qui nous dépassait. Nous tombions vers l’unité et nos consciences-mêmes semblaient s’interpénétrer. C’était une sensation étrange et délicieuse. Je me souviens m’être dit que c’était l’une de ces occasions, si rares dans une vie, d’approcher le divin. Aujourd’hui je peux dire que c’était non seulement rare à l’échelle d’une vie, mais également à l’échelle de plusieurs; car aucun souvenir de ma vie présente ne peut être comparé à celui-là.

Les deux hommes qui m’avaient escortée s’étaient retirés en toute discrétion, emportant les chevaux. Nous étions seuls dans la cour. Avec des gestes lents, Pasticlée éloigna ses bras de ma taille et prit mon visage entre ses mains. Nos bouches entrouvertes s’approchèrent. Elles se frôlèrent un moment, explorant leurs géographies mutuelles. Sa langue s’inséra dans l’espace enclos par nos lèvres, et vint en gouter l’intérieur.

La suite de l’histoire sera publiée prochainement.  Ceux qui le souhaitent pourront être mis au courant via ma page d’auteur sur Facebook.

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