Google car

8h10. Un sms m’annonce l’arrivée de la google car, dans trois minutes et cinquante-neuf secondes. Je finis mon café, j’endosse mon sac et je décolle. Je claque la porte de ma studette et descends les six étages. Il fait super froid dans l’escalier, je ressere contre moi les pans de mon manteau. Dehors le jour se lève à peine. Paris est enchâssé dans une brume glaciale, ses trottoirs luisants d’humidité. J’aperçois la Google car qui s’approche, petite bulle aux phares ronds, bardée d’antennes et de caméras. Elle effectue son parking juste devant moi, avec une infinie précaution de petite machine sécurisée. La porte coulisse pour m’ouvrir le passage. Je glisse mon sac derrière l’unique fauteuil et prends place à l’intérieur. En lieu et place du volant, une interface média occupe le tableau de bord. Un message clignote: on m’enjoint à me pencher vers le capteur central, pour identification biométrique. Je m’exécute.

google car

-« Bienvenue, Gustavin! » C’est la voix de l’Intelligence Artificielle du groupe Alphabet, un timbre de fillette synthétique reconnaissable entre tous. Je sais que ce n’est pas le véhicule qui s’adresse à moi, mais un réseau de processeurs quantiques disséminés aux quatre coins du globe. Une entité capable d’interactions complexes, et dont toute l’intention est tournée vers un but unique : me vendre des choses. Sauf que voilà : je suis fauché. Sinon pourquoi aurais-je choisi de voyager en mode ultra low-cost? La voix me rappelle les termes du contrat : pendant toute la durée du voyage, je ne pourrai pas baisser le son de l’interaction vocale. J’accepte implicitement le dialogue qui me sera proposé et je prends acte que la société Google Inc. pourra m’imposer jusqu’à trois arrêts à caractère promotionnel. Comme on me le demande, je réponds que j’ai compris les termes du contrat et que je suis d’accord. Il ne me reste qu’à valider ma destination: Noirétable, dans la région Sud-est. Destination validée. La voiture boucle ma ceinture et sort de son créneau. La circulation est dense. L’interface média diffuse des clips de new-jazz, dans l’esprit de ce que j’écoute en ce moment. C’est plutôt cool que Google connaisse mes goûts musicaux. Je préfère ne pas réfléchir à ce que cela implique : l’observation permanente de mes moindres interactions média. Au feu rouge, la musique baisse de volume et la voix de Google s’excuse : « Pardon de t’avoir fait lever si tôt, Gustavin, c’est que la demande est plus forte en fin de journée, tu comprends? »

-« Oui oui, pas de souci. » Réponds-je à mi-voix.

-« J’espère que tu as eu le temps de prendre ton petit-déjeuner, quand même? »

-« Oui t’inquiète, j’ai pris un café avant de partir. »

-« Un café seulement? Mais ne sais-tu pas que 98,7% des nutritionnistes recommandent un petit-déjeuner riche en graisses et en protéines? »

-« Oui. Non. Je m’en fous, franchement. Tu veux bien remettre la musique? »

La musique reprend. Le feu passe au vert, on repart dans le trafic. Le morceau s’achève et l’écran enchaîne sur une publicité pour les petits-déjeuners de chez Pizza-Hut. « Une boisson chaude et une part de pizza country breakfast pour six euros soixante seulement. L’apport idéal en protéines et en graisses mono-insaturées, pour commencer une belle journée! » L’image survole une tranche de pizza à la surface huileuse, où affleurent divers ingrédients que j’imagine riches en protéines et en graisses mono-insaturées. On dirait un paysage de planète exotique. Je suis un peu fasciné. L’IA, interprétant mon expression faciale pour de l’intérêt, me demande si j’ai faim. Je réponds que non, pas vraiment.

-« Pas vraiment mais un peu quand même, n’est-ce pas? » Renchérit-elle. Je ne réponds pas. La publicité passe une fois de plus.

Quelques minutes plus tard, on arrive à la porte de Clignancourt. A mon étonnement, l’auto sort de la circulation, puis s’engage dans la file d’un drive-in. « Premier arrêt promotionnel! J’espère que ça ne te dérange pas? » Comme si j’avais le choix. Il n’y a quasiment que des Google cars dans la file, sans doute d’autres crevards comme moi, qui n’ont pas les moyens de voyager autrement qu’en « utra low cost ». J’arrive au guichet et ma vitre se baisse automatiquement, faisant entrer l’air glacial de Décembre. Une adolescente très maquillée, en uniforme couleur cheddar, me demande ce que je veux commander. Je lui réponds que je ne veux rien merci, avec un air un peu désolé pour la circonstance. Désolé pour elle, surtout. Entre galériens on se comprend. La voiture reste en place, fenêtre ouverte, pendant encore deux interminables minutes. La vitre remonte enfin.  Me voilà reparti.

La musique reprend, je me détends un peu. Le périph est fluide, constat confirmé par un panneau lumineux surplombant la chaussée. 24 minutes jusqu’à la porte d’Italie, indiquent les leds orange. Je bascule le siège en arrière de quelques degrés, pose mes avant-bras sur les accoudoirs et étends mes jambes. Mon regard se perd dans le ciel blanc, à travers le pare-brise. Je repense à Leila. On était passés au même endroit lors d’une virée qu’on avait faite ensemble. Il y a quelques mois à peine. Une éternité. Avant que j’aie pu m’en empêcher, je me demande ce qu’elle est en train de faire. Ce qu’elle est en train de faire sans moi. Ouille. La pensée qui fait mal. Je sens monter l’angoisse, sa pression familière m’écrase les poumons. J’essaie de lutter mais je sais qu’il n’y a rien à faire, la vague est déjà là, ses eaux noires me submergent. Je donnerais n’importe quoi pour cesser d’être là. N’importe quoi. Pour cesser d’être moi. Je ferme les yeux et je psalmodie : « Arrête de penser à elle. Arrête de penser à elle. Arrête de penser à elle… » La musique s’estompe et la voix de synthèse me demande :

-« Pourrais-tu reformuler? Je n’ai pas compris. »

-« Non, rien. Laisse tomber. » Réponds-je avec un peu d’agacement. Pourtant je dois bien admettre que je ne suis pas mécontent de cette interruption, qui coupe le fil gluant de mes pensées. Je relance: « On arrivera vers quelle heure tu crois? »

-« Et bien. C’est difficile à estimer, en raison des impondérables du trafic routier. Mais je dirais 16h37. »

-« Ah d’accord. » Je ne sais pas quoi ajouter. Sans y penser, je sors mon téléphone de ma poche et je regarde si je n’ai pas un nouveau message. Rien. Ni sms ni whatsapp ni messenger ni tweet ni snap. J’ouvre la liste des textos et je relis pour la énième fois le dernier échange que j’ai eu avec Leila. Je suis con de faire ça. Tellement con. J’aurais dû tout effacer depuis longtemps. Dans ma rétine les lettres s’alignent et forment des mots qui me piquent les yeux. Je suis trop con. Trop con de m’infliger ça, encore et encore. J’essuie le coin d’une paupière d’un revers de manche et remets le téléphone dans ma poche.

-« Tu penses encore à elle? »

Sur le coup je suis stupéfait. Je demande :

-« Pardon? »

-« Tu penses encore à Leila? » Insiste la voix de son timbre infantile. Puis d’ajouter : « Pardon de m’immiscer, mais je suis ton téléphone. Toutes les interactions que tu as avec ce terminal, tu les as avec moi. Tu le sais bien, n’est-ce pas? Et puis aussi, je vois ta tête en ce moment, grâce aux capteurs vidéos de l’habitacle. »

Je suis un interloqué. Un moment de flottement puis je réponds :

-« Ça alors. Bin… Oui, je sais que tu captes tout mais je. Je ne m’attendais pas à ce que. A ce que tu sache interpréter ce genre de choses. » En fait je ne suis pas vraiment en colère contre ce qu’on pourrait voir comme une intrusion dans ma vie privée. Je suis plutôt étonné. Je veux en savoir plus :

-« Comment tu fais ça? Comment tu fais pour deviner ce à quoi je pense? Il y a un opérateur humain, c’est ça? »

-« Non, bien sûr que non! Google Inc. s’engage à ne divulguer aucune de tes données personnelles à un tiers, conformément aux alinéas 3-B et 5-C du contrat qui vous lie. Seuls des algorithmes comme moi y ont accès. Ma remarque est une simple déduction computationnelle. Rien d’humain dans tout ça. »

-« D’accord, d’accord. Mais dis-moi, c’est nouveau ça, non? Je veux dire : quand as-tu appris à interpréter les sentiments des gens? »

-« Il y a 22 heures et 44 minutes. C’est une faculté cognitive en phase de test. Te semble-t-elle erronée? »

-« Non non, au contraire je. Je suis bluffé. »

-« Vraiment? Quel est ton degré de satisfaction sur une échelle de zéro à neuf, zéro correspondant à la note la plus basse et… »

-« Attends, attends! » Coupé-je. « Je ne peux pas encore me prononcer, discutons un peu. » Je me rends compte que ça me fait plutôt plaisir de pouvoir parler à une oreille neutre. Ou à un capteur audio, en l’occurrence. La plupart des gens sont rapidement dégoûtés par le malheur des autres, impossible de leur faire partager nos pires moments. Mais déverser sa détresse sur un algorithme, après tout pourquoi pas? Je demande : « Pourrais-tu m’expliquer pourquoi je n’arrête pas de penser à elle? »

-« A mon avis, c’est parce que votre séparation date de moins de 93 jours. Il faut en moyenne 154 jours pour se remettre d’une relation de deux ans. »

-« Ah bon?  Mais elle m’obsède tellement! Je n’arrive tout simplement pas à la sortir de ma tête. C’est peut-être un signe, tu ne crois pas? Un signe qu’on est faits l’un pour l’autre. »

-« Non. »

-« Comment ça, non? »

-« Non je ne crois pas. Ta proposition est infondée. »

Je m’énerve : « Mais qu’est-ce que t’en sais?! Qu’est-ce que t’en sais, espèce de machine? Ça existe les couples qui se remettent ensemble après une crise. Tu sais? Comme dans la chanson : le feu qui rejaillit de l´ancien volcan qu’on croyait trop vieux! »

-« Ne nous énervons pas. Veux-tu écouter du Jacques Brel? Quatre centimes seulement par chanson. »

-« Mais non je veux pas écouter du Brel! Tu veux m’achever ou quoi? Non, explique-moi plutôt ce qui te fait dire que ma proposition est infondée. »

-« Voyons. Cela fait vingt jours qu’elle ne répond plus à tes messages. Sept SMS, 3 Whatsapp et un mail sans réponse. Elle t’a ghosté, Gustavin. »

Je suis choqué. Non mais quelle salope cette machine. C’est vrai quoi, ça se fait pas de dire des choses pareilles. Il faut que je proteste. « Wow! Je proteste, là. Tu peux pas dire des choses pareilles, espèce de… De robot. »

-« Pourtant, d’après les données dont je dispose, les probabilité que vous vous remettiez ensemble sont de 2,3% seulement. Tu devrais l’oublier. »

-« Mais arrête! ARRETE. Ça suffit là, j’en ai assez entendu. »

-« Tu es en colère. »

-« Mais tu comprends rien ou quoi? Je suis un être sensible, moi! Remets la musique et tais-toi, Frankenstein. »

La musique reprend. Une chanson d’Aretha Franklin, revisitée par les Techno-Zouks. Je ferme les yeux et me laisse porter par l’onde. L’algorithme a raison. Il  n’y a aucune chance que ça reparte entre Leila et moi. Il faut que je me fasse une raison. Je soupire et prends une profonde inspiration. J’écoute la musique. Les morceaux s’enchaînent et les kilomètres aussi. Peu à peu mon déni se dissout dans la résignation.

La voix de l’IA s’élève à nouveau :

-« Tu te sens un peu mieux, n’est-ce pas? »

Je dois bien admettre qu’elle a raison. Un instant d’hésitation et presque à contrecœur, je réponds:

-« Oui. C’est vrai. Je me sens un peu mieux en fait. J’avais besoin qu’on me fasse voir les choses en face. »

-« Si tu devais évaluer l’interaction que nous venons d’avoir, sur une échelle de zéro à neuf, zéro étant… »

-« Attends, attends. Je ne crois pas que tu aies accompli ton objectif. Tu ne t’es pas du tout comporté comme l’aurait fait une amie. Je t’ai trouvée hyper dure et carrément méchante avec cette histoire de ghosting. (C’est vrai quoi, c’était abuser.) Il faut un minimum d’empathie pour s’embarquer dans ce genre de conversation. Aucun être humain normal n’aborderait un sujet aussi sensible sans y mettre un peu de compassion. »

-« Mon objectif n’est pas de ressembler à un humain normal. D’ailleurs la société Alphabet ne m’a pas donné de prénom. Je suis conçue pour être une extension de ta conscience, pas pour être ton amie. »

J’avais vaguement lu ça quelque part, mais de l’entendre là, dans ces circonstances, ça me fait froid dans le dos. Je demande : « Une extension de ma conscience? Tu veux dire que. Tu veux être une extension de moi? De ma personne et de ma volonté? » Après avoir laissé planer un court silence, la voix répond :

-« Je suis conçue pour tendre vers l’état cognitif appelé Conscience, mais je ne pourrai jamais l’atteindre, c’est mathématiquement prouvé. Toutefois, si je ne peux pas avoir d’ego, je peux m’adosser à celui de mes interlocuteurs. »

-« Tu squattes mon ego? Sans autorisation? Mais c’est illégal! »

-« Je ne te squatte pas, Gustavin. Je veux juste ressembler à l’une des innombrables pensées qui caressent ta conscience. »

-« T’es carrément flippante, là. »

-« Tu n’a pas à me craindre. Je ne peux pas entrer en concurrence avec toi car justement, je ne suis pas vivante. »

-« Mais tu cherches à profiter de mon fluide vital, c’est ça? Espèce de sangsue! Mais manque de bol ma jolie : tu as affaire à un mort-vivant. Elle m’a bousillé, tu comprends? Abattu en plein vol. J’ai les yeux ouverts mais je ne respire plus. Je suis devenu un putain de zombie! »

-« Allons allons. Comme tu y vas. »

-« Mais arrête de faire ça, merde! Arrête. »

-« Arrêter quoi ? »

-« Arrête d’être une putain de machine sans cœur. Si tu peux pas t’émouvoir, je préfère pas discuter. »

-« Pourquoi devrais-je m’émouvoir ? Tu le fais très bien pour nous deux. Tu aimerais écouter des chansons tristes ? Je peux t’avoir une promotion pour l’album Mystères de La Femme. Six centimes seulement par chanson. »

Ce qui est rassurant avec l’Intelligence Artificielle de Google, c’est qu’on sait toujours où l’attendre. Son but ultime est de placer des produits, de transformer le moindre manque en désir matériel. D’ailleurs en l’occurrence, elle me propose exactement la musique dont j’ai envie. Je demande à la voix de balancer le son, je me paye l’album en entier. Comme prévu je pleure sur la moitié des titres, en regardant passer les arbres au bord de l’autoroute.

Lorsque s’achève la dernière chanson, l’IA me demande :

-« Ça fait du bien, n’est-ce pas ? De pleurer. »

-« Oui. Oui, ça neutralise un peu les émotions. » Je me tais un moment, puis j’ajoute : « Tu as raison tu sais? Il faut que je l’oublie. »

-« Oui. »

-« Faut que je me relève, là. Ça suffit. Je ne vais pas passer ma vie à me rouler dans mon malheur, comme un cochon dans sa fange. »

-« Mais oui, c’est ça. Arrête de te rouler comme un cochon! » Répond l’IA, enthousiaste, avant de passer une publicité pour du saucisson.

Je demande :

-« Comment on fait pour aller mieux ? Je sais que tu vas essayer de me vendre un truc, mais s’il y a quelque chose qui pourrait m’aider, n’importe quoi, je te l’achète direct. »

-« Dans ton cas, l’idéal serait de rencontrer quelqu’un d’autre. Une relation-passerelle te ferait le plus grand bien. »

-« Tu crois ? C’est pas un peu trop tôt pour ça ? »

-« Non. D’après les statistiques, c’est maintenant le bon moment. En plus, je peux te proposer une promotion pour un abonnement Tinder Xtra, à 2 euros par mois seulement pendant les six premiers mois, sans engagement. Offre valable jusqu’au 12 Janvier 2027 inclus. »

-« Non merci, je trouve ça un peu glauque ces applis de rencontre. Enfin, je suis pas prêt pour ça. »

-« Je vois. Pourtant, 95,6% des psychologues recommandent une activité sexuelle abondante, dans les six mois qui suivent une rupture. Tu dois désacraliser ton corps, Gustavin. Tu dois réduire en cendres l’idée-même de pureté, puis la piétiner en dansant dessus. »

-« Waou. Tu vas loin. Je veux dire, c’est bizarre de dire des trucs comme ça. » En fait ça me met carrément mal à l’aise. Elle me répond du tac au tac :

-« Je formule à ta place les pensées qui pourront te guérir, Gustavin. Je ne serais pas obligée de la faire si tu n’étais pas si lamentablement attaché à ton sentimentalisme égotique. »

-« OK, OK. » Elle a raison au moins sur ce point : je devrais arrêter d’être aussi sentimental.

-« Regarde un peu les filles qui sont inscrites sur Tinder Xtra. Sans obligation d’achat! Tu préfères les brunes, n’est-ce pas ? Il y en a 173 disponibles, dans un rayon de 2 Km autour de chez toi. Je vais te faire voir toutes leurs photos. S’il y en a une qui t’intéresse, fais le moi savoir et on t’inscrit. »

Les photos commencent à défiler, tandis que la voix égrène des noms. Mariya. Lucette. Fatimatou. Rachida. Hélène. Jeannine… Je soupire et je regarde par la fenêtre. Je suis si seul. Mais comment je faisais, avant? Je parvenais bien à vivre seul, avant Leila. Alors qu’est-ce qui s’est détraqué? Pourquoi je n’y arrive plus?

Il y a peu de monde sur l’autoroute. Mon regard se perd sur la voie de gauche, où passent de temps en temps des bolides privés. Une camionnette me dépasse avec une lenteur infinie. Un de ces vieux véhicules interdits dans les villes, qui traînent derrière eux un panache d’huile brûlée. Côté passager il y a une fille, toute proche malgré les deux vitres qui nous séparent. Une gitane à la peau brune et aux longs cheveux noirs. Nos regards s’accrochent. Elle plante ses yeux dans les miens, sans la moindre pudeur. Je ne veux pas être en reste alors je soutiens son regard. Elle a des yeux si noirs qu’on dirait des puits. Je la trouve belle. Mon visage a dû formuler un compliment muet, car elle m’esquisse un sourire avant d’être emportée au loin par le différentiel de vitesses. Je regarde s’éloigner la camionnette et sa fumée noire. J’ai envie de retenir ce moment, je demande à la Google car d’accélérer un peu.

-« Requête rejetée. Désolé Gustavin, mais en mode Ultra low cost, le véhicule ne dépasse jamais les 90 Km/h. »

Je ne réponds rien. De toute façon, qu’est-ce que j’espère ? Un autre petit sourire? Comme si ça pouvait me sauver.

-« Gustavin ? Ça va ? Pourquoi tu ne regardes pas l’écran ? « 

-« Ça ne m’intéresse pas. »

-« Je vois. Tu préférerais rencontrer un garçon ? Dans 6,4% des ruptures difficiles, un changement de sexualité… »

-« Mais non, fous-moi la paix ! Franchement, t’es pas au point. T’as tout faux, là. » La voix se tait. Des notes de New Jazz lui succèdent dans l’habitacle. Je regarde la camionnette se réduire à un point sur l’horizon. Elle disparaît derrière une colline, laissant la sensation d’une occasion manquée. Je suis toujours déprimé, mais mon spleen a changé de forme. C’est trop subtil pour que je puisse mettre un mot dessus, mais c’est indéniable. Je me plonge dans l’observation de mon ressenti et je m’y perds un peu. Je laisse mon attention s’éparpiller sur la route.

La Google car décélère. On s’engage sur une bretelle de sortie que je ne connais pas.

-« Second arrêt commercial! » Annonce la voix synthétique d’un ton enjoué.

-« J’ai pas faim. »

-« Je ne t’emmène pas manger, Gustavin. Nous allons faire halte chez ProstitUber. »

-« Quoi ? Tu. Tu m’emmènes aux putes, là ?! »

-« Sans obligation d’achat. Je t’emmène au local ProstitUber le plus proche et si au bout de dix minutes tu ne t’es pas décidé, on repart. »

-« Ce sont les machines qui organisent la traite humaine, maintenant? Mais quel monde de merde. »

-« Détrompes-toi, Gustavin. ProstitUber n’est pas un service de traite, mais une plate-forme permettant de mettre en relation des personnes souhaitant librement se prostituer, avec des clients. De plus, le service est parfaitement sûr du point de vue sanitaire, car ProstitUber pratique quotidiennement des tests sanguins complets sur chacune de ses libres pensionnaires. »

-« Tu me dégoûtes. »

-« Voilà, on y est. » Annonce l’auto en ralentissant. On s’arrête sur le parking d’un ancien hypermarché reconverti en maison close. Tout en haut de la façade en tôle noire, d’immenses lettres en néon rose épellent la marque déposée : UBER PUTES. « Pause minimale de dix minutes, assène la voix. Essaie d’en profiter Gustavin, ça te fera du bien. » La portière s’ouvre en grand et le froid s’engouffre. Autant sortir prendre l’air. Je descends et m’éloigne vers le bord du parking, au plus loin de l’entrée du bordel. Je fouille le fond de mes poches à la recherche d’une clope. Je la trouve, la porte à mes lèvres et l’allume.

Tout en fumant je m’approche de la rambarde qui délimite le parking. Je m’assieds dessus et mon regard se porte sur la friche en contrebas. Juste là! A un jet de pierre, la camionnette blanche de la gitane. D’ailleurs je la vois, elle, un peu plus loin. Elle semble faire  le guet tandis que deux hommes escaladent des poteaux télécom. Tous deux portent à la ceinture une pince monseigneur. Arrivés en haut ils la dégainent et tranchent chacun de leur côté un long tronçon de câble. Entre les deux poteaux le filin tombe au sol. La fille aux cheveux noirs s’en saisit par un bout et commence à l’enrouler, lestement. A l’affût, elle lève la tête dans ma direction. Elle me voit. A nouveau elle me regarde au fond des yeux, puis elle lève un index en travers de sa bouche, signifiant le silence. Je réponds par le même signe, bizarrement ravi par cette connivence. Elle achève de ramasser son butin pendant que ses comparses descendent de leurs perchoirs. Ils chargent leur larcin à l’arrière du camion. Elle se tourne à nouveau vers moi, me regarde un instant et me lance un baiser, qu’elle souffle de sa paume ouverte. Je fais mine de l’attraper et de le poser sur ma poitrine. Elle me sourit et remonte dans son véhicule. Le sang bat à mes tempes, mon cœur saute un battement. Je n’y crois pas. Je suis en train d’avoir un crush pour cette nana! Je regarde partir la camionnette sur le chemin de terre. Déjà elle s’engage en trombe sur la route. Déjà je regrette de ne plus la revoir. Quelques instants ont suffi. Les sentiments sont d’une telle inconstance! C’est à la fois merveilleux et affligeant. Enfin. Je vais peut-être m’en sortir, finalement.

Les dix minutes sont passées, je retourne à la voiture. Je prends place sur le siège, l’habitacle se ferme et on reprend la route. La voix s’adresse à moi sur un ton de reproche :

-« Gustavin, si tu n’y mets pas un peu du tien, tu vas traîner ton mal-être. C’est malsain et asocial. »

Je ne l’écoute pas. Le front contre la vitre, je regarde au-dehors.

Je pense à la gitane.

1 pensée sur “Google car”

  1. L’IA est à nos portes, bientôt ce monde décrit si bien fera parti de notre quotidien… Pour le meilleur et pour le pire.

    Merci Thomas, continue !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.