Facebook

Chers amis, chers lecteurs,

J’ai décidé il y a quelques jours de me créer une page Facebook, suivant en cela les conseils de mes proches. Ces derniers m’avaient longuement vanté les avantage du réseau social, pour organiser mes lecteurs en communauté et les tenir au courant de mon activité d’écrivain. Il s’agissait, m’avait-on dit, d’une méthode infiniment moins intrusive que le mail groupé, lorsqu’il s’agirait par exemple de vous informer qu’une nouvelle serait publiée sur mon site.

Je comprenais tout à fait cet argument et saisis également quelques bribes d’explications sur les partages de réseaux qui pouvaient se réaliser à mon avantage, via Facebook. J’acceptai donc d’y réfléchir, en dépit de l’appréhension que générait chez moi l’idée d’une société virtuelle dont je ne connaissais pas les us et coutumes, et dans laquelle je risquais de commettre, sans m’en apercevoir, d’impardonnables impairs.

On avait beau me figurer que mes maladresses seraient, au pire, simplement ignorées des internautes, je n’arrivais pas à me débarrasser d’une inexplicable angoisse à l’endroit de Facebook. D’une façon tout à fait irrationnelle, j’associais les réseaux sociaux à quelque chose d’un peu maléfique. L’image mentale que je m’en faisais, était celle d’un prostituée ivre chevauchant la Bête, balançant autour d’elle des photos de bébés morts et de fêtes ratées. Cela peut sembler excessif, mais c’est ainsi que je voyais les choses.

Les amis à qui j’en fis part se moquèrent de moi et me dirent que c’était là un excès de mon imagination. Mouchant ma terreur comme on le fait avec un enfant qui a fait un cauchemar, ils ajoutèrent encore que je n’avais pas le choix et que si je me refusais à exister sur les réseaux sociaux, mon œuvre n’aurait aucune chance d’être reconnue.  Alors, par un beau soir de Juillet, comme j’étais seul chez moi, je bus coup sur coup deux grands verres de mezcal. Ainsi armé du courage léger que procure l’alcool, je m’assis face à mon ordinateur et tapai : https://fr-fr.facebook.com/. Au moment où j’appuyais sur Enter, je fus assailli par une sourde peur. La suite des événements allait me prouver à quel point cette crainte était fondée, au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer.

halloween_diapo_jpg_2848_north_626x_white

Sitôt engagé dans la création de mon compte Facebook, je me trouvai perdu dans un fourmillement de fenêtres et de fonctionnalités qui me laissèrent démuni et craintif. Je me laissai tant bien que mal guider par un tutoriel, dans ce qui me paraissait de plus en plus être un labyrinthe ensorcelé. Les pages se succédaient suivant une logique qui m’échappait et je ne pouvais m’empêcher de voir, dans cet enchaînement compliqué, la marque d’une volonté chaotique et profondément étrangère. A mesure que se succédaient les étapes de mon transfert d’identité vers la matrice internet, j’avais la sensation de m’enferrer de plus en plus inexorablement dans un piège. Je parvins enfin au moment où je dus rechercher mes amis, pour les inviter à me reconnaître comme un des leurs. Je me servis un petit verre de mezcal pour me donner du courage et, muni de mon petit carnet d’adresses, j’entrepris de retrouver mes proches, par ordre alphabétique. Je me sentais un peu honteux, à chaque fois que j’appuyais sur le bouton « ajouter ». J’avais la sensation de réduire mes amitiés à quelque chose de quantifiable, comme des images panini qu’on colle dans un album (ou des cartes Pokémon, pour les plus jeunes). Je ne pouvais me défaire du sentiment que j’étais en train de faire quelque chose de mal, mais je continuai quand même. Après avoir ajouté mon ami Zhongwei –le dernier du carnet- à ma collection virtuelle, je me sentis complètement vidé. Je m’adossai à ma chaise, levai les yeux au plafond et poussai un long soupir.

C’est alors que je perçus sa présence. Derrière moi, vers la gauche, à l’endroit où devait se trouver le fauteuil de velours jaune hérité de ma grand-mère, quelque chose avait imité mon soupir. J’étais pourtant certain d’être seul chez moi et d’avoir bien fermé la porte de l’appartement. Tétanisé, je n’osai pas regarder en arrière. Je fermai les yeux et essayai de me convaincre que le son que j’avais perçu n’était qu’une de ces petites illusions que l’on se fait parfois. J’essayai de repousser la terreur que je sentais monter en moi et pour me prouver que je m’étais trompé, je me concentrai sur mon ouïe. J’écoutai avec attention. Il y avait bien quelque chose qui respirait, là, juste derrière moi! Une sueur glacée commença de couler le long de mon échine. Je rouvris les yeux et, regardant toujours devant moi, je murmurai : « Qui est là? »

Pour toute réponse, je reçus une longue exhalaison qui se termina en un rauque, à la limite de l’audible et qui parfuma la pièce d’une odeur synthétique où se mêlaient la violette et le polystyrène brûlé. Plus effrayé que jamais, je risquai un regard, du coin de l’œil, sans presque tourner la tête, vers l’endroit où je savais se tenir l’intrus. Ce que je vis, ou crus voir, suspendit un instant les battements de mon cœur. Je serrai les paupières sur l’image qui venait de s’imprimer sur mes rétines : un bouc au pelage bleu, légèrement frisé, était assis dans le fauteuil de ma grand-mère. Il tenait une cigarette électronique dans la fente d’un sabot, un de ces gros modèles, semblable à celui qu’utilise Marine Le Pen. Il me fixait de ses horribles pupilles horizontales et ses yeux étaient pleins d’un amusement démesuré à mon endroit. Ma gorge se serra. J’avais la sensation d’être fait comme un rat.

Assis sur ma chaise, les yeux clos, incapable de bouger, je retrouvai soudain la foi qui avait éclairé mon adolescence. Je me souvins de cette absence de crainte, de cette confiance absolue qui avait caractérisé ma période mystique et, m’accrochant à cela comme un naufragé s’accroche à une planche, je récitai d’affilée cinq « Je vous salue Marie » et un « Credo ». Je suppliai la Sainte Vierge de faire partir le démon qui vapotait dans mon dos. Mais dans la pièce, l’odeur de plastique brulé et de la violette synthétique ne faisait que s’accentuer.

J’eus alors un fol espoir. Peut-être étais-je simplement victime d’une blague de mauvais goût? Peut-être mon ami Théo ou ma copine Julia avaient-ils « piégé » ma bouteille de mezcal, comme ils avaient l’habitude de se le faire entre eux. Combien de fois les avais-je vu se verser malicieusement des substance psychotropes dans leurs verres respectifs, dès que l’autre avait le dos tourné? J’avais toujours refusé de me prêter à ces jeux que je jugeais dangereux, mais peut-être avaient-ils décidé de me forcer la main. Oui, c’était cela me dis-je. Je devais être sous l’emprise d’hallucinogènes que l’un d’eux avait subrepticement versé dans ma bouteille de mezcal, et que je n’avais pu déceler sous le goût délicatement fumé de mon alcool préféré. Rasséréné par cette pensée qui ramenait un peu de rationnel dans ma réalité, je rouvris les yeux et me tournai vers le bouc bleu, qui me regardait toujours. Avec une assurance bravache qui sonnait un peu faux, je lui souhaitai bonne nuit et me levai de ma chaise pour aller me coucher. Comme je passais près de lui, il chuchota de sa voix d’infrabasse un « A demain » qui me glaça le sang.

tumblr_n8iai6qwwy1r0p6k7o1_500

Je fermai soigneusement la porte du salon, puis m’enfermai dans ma chambre où je me roulai en boule sous ma couette. Je me dis que tout cela allait passer et que demain le bouc serait parti. J’essayai de me convaincre que j’étais en train d’halluciner et que ce n’était pas grave, que c’était arrivé à quantité de gens avant moi et qu’on en revenait. Mais l’infernale odeur de la vaporette se glissait sous ma porte, si bien que chaque inspiration m’emplissait de terreur. Incapable de fermer l’œil, je me décidai à appeler Brendana, ma voisine dépressive, pour lui demander si elle pouvait me dépanner d’un Xanax ou deux, ou d’un quelconque narcoleptique qu’elle aurait dans sa pharmacie. Elle me répondit d’une voix pâteuse qu’elle n’avait plus de cachets, mais qu’elle pouvait me prêter son chat Mogul. Elle s’embarqua dans une explication fumeuse sur les propriétés relaxantes du ronronnement des chats, propriétés qui avaient été scientifiquement prouvée, me dit-elle, par une étude japonaise. Je n’avais aucune envie de me retrouver avec un chat obèse sur les bras, en sus d’un bouc bleu; alors je refusai poliment, la remerciai et raccrochai bien vite. J’ouvris grand la fenêtre pour chasser les vapeurs angoissantes qui venaient du salon et essayai de me détendre en lisant du Proust. D’ordinaire, une seule des interminables phrases de cet auteur génial suffisait à m’endormir, l’esprit assouvi, satisfait comme après un repas de Noël. Mais cette fois, rien à faire. L’Ombre des jeunes filles en fleurs ne parvenait pas à s’étendre sur moi et le jour commençait à bleuir lorsque je m’endormis enfin.

Je fus éveillé peu de temps après par la stridulence de mon réveil-matin. J’émergeai péniblement de mes drap, me redressai sur mon séant et humai l’air. Je constatai avec satisfaction que l’affreuse odeur qui m’avait pourri la nuit n’était plus perceptible. Je me levai et sans prendre la peine de m’habiller, je sortis en caleçon de ma chambre. Je risquai un regard dans le salon. A ma grande joie, il n’y avait nulle trace du bouc bleu. Rassuré et guilleret, je me mis à fredonner une chanson de Niagara, en me dirigeant vers la cuisine. Libre de toute crainte, j’enclenchai la poignée de la porte et fis irruption dans la pièce.

Ce que je vis alors stoppa net ma chanson et me fit l’effet d’un coup de poing dans l’estomac. Trônant au bout de la table en formica, le bouc bleu était en train de se servir une tasse de café. Je hurlai d’effroi, reculai de quelques pas puis tombai à genoux. Je me mis à pleurer. Les poings serrés devant mes yeux, je suppliai à nouveau la Sainte Vierge de faire partir l’intrus. Je restai ainsi de longues minutes, psalmodiant des prières confuses, jusqu’au moment où j’entendis le raclement d’une chaise qu’on repousse, suivi du claquement sec de sabots sur du carrelage. Le bouc s’approchait de moi. Relevant la tête, je le vis marchant sur ses pattes arrières, jusqu’à l’endroit où je me tenais prostré. Il tenait une tasse fumante coincée dans un de ses sabots antérieurs et me fixait de ses yeux étranges. La vue brouillée par les larmes, je lui rendis son regard. J’étais totalement vidé de moi-même. Il me tendit la tasse et après un instant d’hésitation, je la pris. C’était bizarre car la anse était coincée dans la fente du sabot, si bien que je dus tirer un coup sec pour l’en déloger, éclaboussant au passage le sol de ma cuisine. Je bus quelques gorgées du café qui, je dois bien l’avouer, était parfaitement dosé. Un peu calmé, je me relevai et m’assis sur la chaise la plus proche. Le bouc bleu tira le siège qui se trouvait de l’autre côté de la table et s’y installa à califourchon, à contresens de l’assise, les pattes avant croisées sur le dossier. Je finis silencieusement ma tasse de café pendant qu’il me scrutait toujours à sa façon énigmatique. Mon café terminé, je posai sur la table ma tasse vide et me mis à tripoter la cuillère qui se trouvait devant moi. Sans oser relever les yeux vers mon hôte indésirable, je lui demandai : « Vous n’allez pas partir, n’est-ce pas? »

Je l’entendis tirer une longue inspiration sur sa vaporette, puis il exhala vers moi ses volutes synthétiques, avant de répondre, laconique : « Non. » Je levai alors la tête et lui rendis son regard. Je lui demandai ce qu’il voulait, et puis d’abord, qui était-il? Il me répondit que je savais parfaitement qui il était. Il ajouta qu’il m’avait choisi pour être son disciple et qu’il allait m’initier aux arcanes du Facebook. Comme je restai bouche bée, il me dit que grâce à son enseignement, je posséderais bientôt la renommée à laquelle j’aspirais. Soufflant à nouveau un nuage délétère, il me demanda combien de personnes je pouvais compter parmi mes amis. Je réfléchis quelques instants puis avançai avec hésitation le chiffre de vingt. Il éclata de rire. Un rire long et terrible qui secouait ses frisettes bleues et faisaient s’agiter les petites glandes semblables à des couilles, qui lui pendent sous le menton. Quand il se fut calmé, il tonna : « Lorsque tu auras reçu mon enseignement, Thomas, c’est par milliers que se compteront tes amis. Par MILLIERS! » Puis il tapa du sabot sur la table. Bien que toujours craintif, je commençais à le trouver intéressant. Je lui demandai alors s’il pourrait m’aider à diffuser mon roman. Il me dit que si je suivais ses préceptes, Corail serait « liké » à la hauteur de mes espérances. La proposition était tentante. Je réfléchis quelques instants, puis timidement je lui tendis la main droite pour sceller notre accord.

C’est ainsi que devait commencer mon apprentissage.

2 réflexions sur « Facebook »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.