Symbolòn

Je ne saurais pas dire ce qui m’a poussé à essayer le protocole de Caribousse. Je ne suis pas une personne particulièrement portée sur le mysticisme et je n’ai jamais vraiment eu d’intérêt que pour les aspects les plus terre à terre de ma vie quotidienne. La recherche d’une vérité qui me serait supérieure n’a jamais été l’un de mes moteurs; et plus généralement je n’ai jamais cru en rien qui puisse dépasser ma propre existence. Mon intérêt personnel, et le plus souvent mon intérêt immédiat, ont toujours été mes plus puissants ressorts. Pour autant, je me suis toujours comporté de façon correcte : je trie mes déchets, je respecte les feux rouges, je ne vole pas dans les magasins… En somme je me comporte en bon citoyen, mais c’est bien plus par conformisme que par éthique. Par confort, en fait.

S’il arrivait qu’on me parlât de « l’unité sous-jascente de l’univers », de « l’amour en toute chose » ou de tout autre concept du genre, j’opinais poliment mais riais dans ma tête. Tout au plus ressentais-je une sorte de sympathie condescendante pour ces gentils illuminés et leurs idéaux vagues. Ce n’est pas que j’aie été nihiliste ou cynique, je ne saurais même pas dire ce que sont exactement ces courants de pensée. Non, c’est juste que je ne voyais pas quel intérêt on pouvait avoir à réfléchir plus loin qu’on ne pouvait ressentir. En somme, rien n’avait de réalité pour moi, sinon ma petite gueule et ses justes plaisirs.

En fait, l’absence totale de profondeur était ma principale caractéristique, dans presque tous les aspects de mon existence. C’est par absence de conviction que j’avais choisi ma profession d’opticien, uniquement parce qu’elle offrait le rapport le plus avantageux entre effort et revenu. Mes parents avaient financé mon installation sous l’enseigne d’une grande franchise de lunetiers, et mon travail se limitait à appliquer les ordonnances des ophtalmos, puis à siphonner les mutuelles de mes clients.

Dans ma vie sentimentale également, je m’étais toujours cantonné à la voie facile. Maud et moi nous étions fréquentés dès l’Université et je pense qu’elle, pas plus que moi, n’avait jamais imaginé que l’amour puisse être autre chose que la satisfaction mutuelle des besoins les plus simples. Nous nous aimions sans passion mais avec attention l’un envers l’autre, en prenant toujours garde à conserver ce qu’il faut de désir. A rester désirable en somme, c’est-à-dire à conserver pour l’autre la fermeté de nos chairs, la blancheur de nos dents et un parfait bronzage. Tous deux considérions sans avoir à le dire, que notre vie à deux devait simplement tendre à un accroissement de notre confort et de nos possessions.

Ce que je suis forcé de considérer aujourd’hui comme une étroitesse de vue, se trouvait être le garant –sinon du bonheur – du moins de ma satisfaction. Car je dois bien l’avouer, j’étais content comme ça, sans aller chercher plus loin que le bout de mon nez. Pourquoi, dans ces conditions, me suis-je laissé tenter par l’expérience de la caribousine? Moi qui avais toujours eu peur d’essayer la drogue, par crainte de ce que cela aurait pu soustraire à mon univers si simple, voilà que je me laissai attirer par cette substance encore méconnue, dont on disait qu’elle bouleversait les existences. Peut-être était-ce encore par conformisme, en fait, que je me décidai. De plus en plus de gens, en effet, dans la classe moyenne-supérieure à laquelle je savais appartenir, avaient fait l’expérience de la nouvelle molécule. De plus l’administration de la caribousine relevait d’un protocole médical dûment normé et réputé bénéfique pour la santé, puisqu’il permettait de prévenir les maladies héritées de nos vies passées. Et puis, j’avais toujours été parmi les premiers de notre groupe d’amis à posséder le dernier gadget techno, le nouveau téléphone, l’appareil dernier cri, et cette position d’early adopter satisfaisait mon ego, il n’y avait pas de raison qu’il en fût autrement avec ce nouveau médicament.

Mais peut-être également y avait-il autre chose dans ma décision. Peut-être y avait-il, au plus profond des replis de mon âme, l’intuition que ma vie ne pouvait pas se résumer au carcan que je m’étais patiemment construit. Peut-être pressentais-je que mon existence ne pouvait pas – ne devait pas– se résumer à celle de Thomas Boschler, opticien à Chaville, époux de Maud Boschler et membre du rotary club des Hauts-de-Seine. Quoi qu’il en soit, après avoir vu une émission à la télé, où le professeur Caribousse ventait les effets extraordinaires de sa découverte, je décidai de prendre rendez-vous à la clinique la plus proche, pour aller à la rencontre de mon « moi » antérieur. Maud n’y avait pas vu d’objection et avait même proposé de me déposer à la clinique, en allant à son cours de tennis.

C’est ainsi que le samedi 15 Octobre de l’année dernière, à huit heures huit (je m’en rappelle à cause de la particularité de ce chiffre), Maud m’avait déposé devant l’entrée du service d’antériorologie de l’hôpital Ambroise Paré. Elle m’avait fait un petit signe de la main puis était repartie en faisant crisser les graviers de l’allée sous les roues de sa Mini Cooper. Je fus accueilli par une infirmière au fort accent martiniquais,  qui me demanda de la suivre. Ses sandalettes en plastique battaient au sol une cadence nonchalante qui me rassurait, et c’est sans la moindre appréhension que j’entrai dans le bureau du Docteur Litim, antériorologue en chef. Elle m’expliqua brièvement le protocole : l’entretien avec un psychologue, puis l’injection corticale. La remontée des souvenirs enfouis, le retour de la vie antérieure. Le choc du souvenir de la mort dans cette autre vie, l’estompement des effets de la drogue, puis le debriefing avec le psy. Elle me fit signer les décharges d’usage, puis je passai en salle de préparation.

Je n’avais aucune idée de ce à quoi m’attendre, lorsque je pris place dans le fauteuil qu’on avait préparé pour moi. Tout au plus une légère appréhension, liée au fait que le fauteuil en question rappelait un fauteuil de dentiste. La position quasi-allongée, comme dans une chaise-longue, était exactement la même. Toutefois, il n’y avait pas l’horrible console de fraisage, hérissée de funestes outils. Pas non plus de lampe éblouissante braquée sur mon visage, mais à la place une sorte de casque, relié à un bras articulé. Au sommet du casque il y avait une encoche, dans laquelle une infirmière vint emboutir une petite ampoule remplie d’un liquide bleu. Ensuite on me passa le casque et on l’assujettit à l’aide d’une mentonnière. L’infirmière mit de la musique à très faible volume, une sonate de Bach, je crois. Sans doute pour me détendre, car une fois le casque sur mon crâne, j’avais commencé à ressentir un petit peu de stress. Au bout de quelques minutes, on me demanda si j’étais prêt. Sans trop réfléchir je répondis que oui et le docteur Litim, sans me donner le temps de changer d’avis, appuya sur un bouton situé devant elle.

Je ressentis à peine la morsure des aiguilles dans les veines de mes tempes.  L’influx du produit dans mon système sanguin m’échauffa l’arrière des yeux, puis j’eus la sensation de tomber dans le vide. étrange impression d’apesanteur, comme celle que l’on a parfois au moment de s’endormir. Je me sentais bien. Je ne savais plus où je me trouvais mais cela ne m’inquiétait pas. Peu à peu, j’eus la sensation de me dissoudre dans l’ether du temps, comme une goutte d’encre tombée dans l’eau. Je commençai alors à me remémorer. C’est une expérience étrange. Un peu comme lorsqu’on se souvient à brûle-pourpoint, de quelque chose dont on avait essayé de se rappeler en vain, quelques heures auparavant. Le souvenir revient d’un coup, sans qu’on l’ait appelé de façon consciente, mais avec le sentiment qu’il contient une information qu’on voulait retrouver, dont le retour à l’esprit est une chose naturelle. Les fragments de mon existence passée me revinrent par flash, recomposant ma vie antérieure à mesure qu’ils remontaient à la surface et se liaient les uns aux autres.

Je suis Aspasie de Milet et je suis la plus belle femme de l’Attique. J’ai vu s’ériger le Parthénon d’Athènes. J’ai connu Périclès, Sophocle, Aristote et Platon. Je suis Aspasie de Milet et je suis une hétaïre. Ne vous fiez pas à ce que google vous dira de ma condition. Etre une hétaïre ce n’est pas être une courtisane, et encore moins une prostituée. Je ne suis pas non plus une maquerelle, bien que ma maison ressemblât plus à une maison close qu’à toute autre institution connue par votre pauvre époque. Mais ne vous méprenez pas: mes pensionnaires étaient les femmes les plus libres de leur temps. Elles vivaient leur sexualité selon leurs désirs et sans la moindre contrainte. Les cadeaux que nous recevions n’avaient rien à voir avec la rétribution de prestations tarifées, mais étaient l’expression de l’admiration qu’on nous portait, du désir que nous inspirions, d’une forme d’amour telle que seule l’intelligence hellénistique a su en susciter.

Mon influence sur le monde classique va bien au-delà de ce que les historiens pourront vous raconter. Certaines des idées qui se sont formées à l’époque et qui sous-tendent aujourd’hui la façon de penser, je les ai exprimées la première. Je n’ai pas la prétention d’avoir inventé la modernité, mais j’ai participé aux discussions qui ont fait naître l’essentiel de vos conceptions sur l’art, la politique et la science. Mon ascendant sur la vie publique a été incommensurable. Ma richesse également. J’ai inspiré d’inégalables sculptures et des tragédies accomplies. On a écrit pour moi des poèmes qui sont l’archétype du genre. J’ai fabriqué des dirigeants émérites. La puissance coulait de mes mains. J’ai été l’éminence grise de Périclès, la maîtresse de son cœur et la forge de ses aspirations. C’est moi qui ai jeté la ligue de Délos dans la guerre du Péloponnèse, et bien qu’il n’y ait pas là de quoi tirer grande fierté, cela démontre à quel point mon influence fut grande. Plus que toute autre femme, j’ai été l’impulsion de la grandeur d’Athènes.

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Ma vie pourrait remplir plusieurs des vôtres et pourtant, si je devais la résumer à ce qu’elle a eu d’important, je ne parlerai que d’un seul et unique événement. Une simple histoire d’amour, ou pour pousser plus loin l’oxymore, une passion banale. Peu après que j’eus fait la connaissance de Périclès et que ce dernier eût commencé à m’exprimer son attachement, j’organisai en ma maison un symposium. Chose extraordinaire pour l’époque, mes pensionnaires et moi-même prenions part à cette institution normalement réservée aux hommes. J’avais toutefois fait passer la consigne de faire semblant de boire, car en ces temps comme aujourd’hui, il n’était rien de si vulgaire qu’une femme enivrée. J’avais invité la crème de la cité. Il y avait Périclès, bien entendu, mais aussi Sophocle, Anaxagore, Aristote, Platon,  les architectes Ictinos et Callicratès qui travaillaient à l’édification du Parthénon, le sculpteur Phidias… Ce dernier était venu avec son élève favori, le jeune Pasticlée, qui était aussi son amant. Je l’avais déjà aperçu à certaines occasions. C’était un garçon d’une beauté stupéfiante. Âgé de seize ans à peine, il avait le regard d’un homme accompli. Ses grands yeux noirs étaient comme deux portes ouvertes sur le cosmos. Il avait le corps svelte et élancé des lanceurs de javelots, discipline dans laquelle son excellence était notoire. Sa chevelure d’un brun chaud semblait contenir un peu du soleil de l’Attique. Ceinte à son front par un bandeau de cuir, elle dévalait jusqu’au bas de sa nuque en boucles voluptueuses. Il portait ce soir là une tunique courte qui laissait voir le bas de ses cuisses. Ses épaules étaient celles d’un athlète et sa peau semblait douce au toucher. Le bas de son vêtement s’ornait d’un liseré de pourpre qui rappelait son appartenance à une noble famille, à cette race ancienne d’aristocrates qui avait offert à la cité ses plus sages archontes, depuis les temps homériques. Son père était l’un des amiraux de la flotte, il faisait régner l’ordre au sein de la ligue et assurait ainsi l’hégémonie d’Athènes. Il était inattendu qu’un jeune homme de si haute naissance se présentât chez moi, car bien que reconnue comme presque citoyenne, je restais une métèque, une asiatique de Milet.

Lorsque Pasticlée, en entrant dans la pièce captura mon regard, j’eus l’impression que la musique et les bruits de la fête s’estompaient tout à coup. Je sentis quelque chose se nouer au creux de ma poitrine, mon bassin s’échauffer sous une vague de feu. Pendant quelques instants je suspendis mon souffle, pour retenir en moi cette sensation rare que je savais être l’expression la plus absolue du désir. Mes yeux étaient rivés dans les siens en ce moment suprême. Habituée comme je l’étais à lire l’eros des hommes, je reconnus chez lui une envie réciproque à la mienne. Une force qui nous prenait de court et nous jetait l’un vers l’autre. J’ai eu l’impression qu’il ressentait lui aussi la rareté du moment et qu’il essayait, comme moi, de retenir le mystère. Je réalisai alors que ni lui ni moi ne pourrions résister à ce qui nous poussait l’un vers l’autre; attraction si puissante qu’elle scellait pour nos corps une promesse mutuelle qu’il faudrait bien tenir. Ainsi en avaient décidé les Moires.

J’affectai toutefois de l’ignorer autant que possible au cours de la soirée, car c’est à Périclès que je devais des attentions, en réponse à la cour qu’il me faisait assidument depuis quelques semaines. Je devais avant tout penser à mon intérêt, car sans appuis d’importance, ma position au sein de la cité aurait pu devenir précaire. Je croisais cependant plusieurs fois le regard de Pasticlée et à chaque fois, cela me donna l’impression d’être faite de braises sur lesquelles on soufflait.

C’est le stratège Alcibiade qui avait été désigné pour être le roi de la soirée et il présidait donc le service du vin. Suivant en cela sa tactique favorite sur le champ de bataille, il avait décidé de frapper vite et fort. Ses instructions avaient été de commencer par servir d’affilée trois coupes de vin fort, à peine coupé d’un peu d’eau de mer; puis de diminuer graduellement la force des breuvages. Craignant que cette approche n’embrumât trop vite les brillants esprits que j’avais conviés, je mandai les plus belles de mes filles pour qu’elles distribuassent, sous couvert d’une danse à Dyonisos, des grappes de raisin frais à tous mes invités. Je fis également servir, dès la troisième coupe, les pains à l’huile et aux pignons que l’on réserve habituellement au milieu de soirée. Cette précaution s’avéra salutaire pour la qualité des débats qui suivirent. Les convives, l’esprit délié mais toujours assez clair, s’élancèrent dans des échanges portant sur la physique et les mathématiques. Au cours d’une discussion qui se tint ce soir là, Démocrite avança pour la première fois sa théorie des Atomes, selon laquelle la matière devait exister, sous sa forme la plus granulaire, en particules élémentaires. Fulgurante intuition qu’il ne fut, hélas, pas en mesure d’étayer; de sorte que la plupart –et moi la première- nous ralliâmes à tort à la théorie élémentale exprimée par Aristote. Les intelligences s’échauffaient mutuellement, pour mon plus grand plaisir et celui de tous. Indicibles joies que celles de l’esprit, lorsque ce dernier est au zénith.

Pasticlée participait aux discussions avec une modestie qui lui faisait honneur. Il écoutait beaucoup et ne prenait la parole que pour poser des questions, toujours avec une pertinence remarquable. Je fus charmée par la clarté de son intellect et la justesse de ses paroles. Décidément, ce jeune homme était renversant. J’étais renversée, oui. Mon désir pour lui montait de minute en minute et devenait obsédant. Il me fallait à tout prix lui trouver un exutoire. N’y tenant plus, je profitai d’un moment où il était parti prendre l’air sur le toit, pour lui envoyer l’une de mes filles avec ce simple message : « Rejoins moi dans mes appartements. » Puis, prétextant une affaire en cuisine je me suis éclipsée. Je suis allée dans ma chambre et j’ai laissé glisser mon chiton sur le sol. Nue, je me suis étendue sur mon lit et je l’ai attendu.

Il est venu très vite. Il est entré dans mes appartements et a soigneusement refermé la tenture derrière lui. Il s’est approché, timide et exalté. Il est venu à moi et je me suis… Je me suis offerte à lui. Il m’est étrange de parler de cela maintenant, avec mon corps d’homme. Difficile d’exprimer ce que j’ai ressenti dans ce moment, dans cette autre vie. Nous n’avons pas échangé une parole, le désir parlait pour nous. Il s’est assis au bord du lit. Son sexe raidi saillait sous sa tunique. Je me suis redressée, j’ai pris son visage entre mes mains, ce visage si beau. Nos yeux ont sondé nos âmes, puis nos lèvres se sont touchées. Nos bouches soudées dans un baiser infini, tandis que sous sa tunique, ma main commençait de caresser son sexe. Ce soir là, nos corps se sont unis d’une façon si complète et si vraie, que j’ai su qu’il ne me serait jamais plus donné de vivre quoi que ce soit de comparable. Ni dans cette vie, ni dans une autre. Je me souviens très bien avoir pensé cela. Son étreinte m’a emmenée au-delà du plaisir. Au-delà du temps, au-delà des mots. Lorsqu’il a joui en moi –ça me fait bizarre de dire cela- j’ai ressenti une vague de chaleur qui se propageait dans mon ventre, à partir de l’endroit où sa semence s’était écoulée. Le souvenir de cette sensation physique est très clair dans mon esprit, bien qu’il me semble possible qu’il s’agisse d’une image construite a posteriori, un souvenir forgé pour rendre compte au mieux de cet instant magique. Ensuite il s’est doucement étendu sur moi, son visage contre ma gorge, son torse contre mes seins. Nous sommes restés comme cela un moment, essoufflés, le temps de revenir à notre état normal. Cessant peu à peu d’être indivisibles, nos corps se sont détachés l’un de l’autre et nous nous sommes regardés.  Ni lui ni moi ne trouvions quoi dire. A quoi bon. Ce qui venait de se produire se passait bien de mots. Reprenant mes esprits, j’eus le réflexe de faire pour moi-même un aperçu tactique de la situation.

Il n’était pas souhaitable que nous retournions ensemble à la fête, les autres auraient su. Ils m’auraient vue indéfectiblement attachée à cet homme, comme les êtres à quatre jambes de la légende, avant qu’ils ne fussent coupés en deux pour former les humains. Comme il restait là, à me regarder encore, je sentis remonter mon éros. Alors je lui ai demandé de partir. De partir et de rentrer chez lui. J’avais le devoir de rendre le change aux puissants qui me courtisaient, et qui m’attendaient à l’étage inférieur. Je devais leur laisser penser que je n’étais à personne , et par là même à eux tous. C’était mon arété, ma façon d’exceller en ce monde. Ma seule façon d’y prétendre à une place. Je n’allais pas renoncer à mon statut d’hétaïre pour une passion fugace, pour un de ces amour dont parlent les chansons, qui flambent comme de l’huile puis s’éteignent d’un coup. C’est ce que je pensais mais je ne le lui ai pas dit. Je lui ai juste demandé de partir, je n’ai pas eu besoin d’expliquer. Il a fait comme s’il comprenait. Il s’est levé puis il est parti. Je me essuyé le corps avec un linge parfumé, me suis revêtue puis suis retournée à la fête. Je devais m’occuper de mes invités comme il se devait, mais mon esprit s’étirait en direction de Pasticlée.

Il était venu dans ma chambre puis il était parti, et dans ce court intervalle quelque chose s’était noué. Je l’ai eu dans la tête pendant toute la soirée. Dans les jours qui suivirent également. Tout ce que je faisais me ramenait à lui et à cette indicible étreinte que nous avions eue. L’odeur du pain chaud m’évoquait celle de sa peau. Le son de la lyre me rappelait la musique qui entrait par la fenêtre, lors de nos ébats. Je me surprenais à le chercher parmi les athlètes lorsque je passais près du stade. Tout me ramenait à lui, son absence me mordait le cœur de façon douloureuse et charmante.

Trois semaines, peut-être, après le symposium, il avait envoyé l’un de ses serviteurs jusques en ma maison, pour délivrer un message. Sur la tablette de cire, les caractères serrés, hâtifs, disaient qu’il ne pouvait plus se passer de moi. Que j’étais son soleil et qu’il n’en pouvait plus de cette nuit sans fin, qu’il devait me revoir. Alors j’ai pris peur. Ce qu’il avait à m’offrir était trop grand pour que je puisse le prendre. Je ne pouvais pas me permettre de me livrer à la passion, il fallait que je préserve ma liberté. Je ne voulais pas basculer dans cet état de dépendance mutuelle qui parfois lie deux êtres. Je ne voulais pas me livrer corps et âme. Je ne voulais pas m’abandonner sans retour. C’était hors de question. De plus j’étais en train de vivre une très galante histoire avec Périclès. Cet homme, le premier d’Athènes, s’accordait tout à fait au statut que je m’étais forgé à force d’efforts. J’étais donc résolue à éconduire Pasticlée.

J’ai voulu lui écrire qu’il devait m’oublier. Qu’il trouverait une épouse plus digne de son rang. Qu’il était bien trop jeune et moi bien trop âgée. A mesure que je couchais sur le vélin ces arguments ils me semblaient insipides. Les brouillons se rejoignaient les uns après les autres dans le brasero de ma chambre, en de telles quantités que mon intendant finit par me reprocher un si grand gaspillage. Je ne parvenais pas à trouver une formulation qui le tiendrait à l’écart. Je savais qu’une nature telle que la sienne ne se satisferait pas d’arguments raisonnables. Alors j’ai décidé de frapper fort. Je lui ai écrit que je ne l’aimais pas. Que notre nuit d’amour n’était rien qu’un caprice et que de toute façon, j’aimais Périclès.

Dès que j’eus terminé, sans plus réfléchir aux arrêtes coupantes de mon mensonge, je mandais ma servante la plus sûre, pour apporter la lettre à Pasticlée. La vieille Méthiadronis me prit le rouleau de vélin et sans rien demander elle partit en boitant. Je me mis à la fenêtre et la regardai s’éloigner avec mon message. Il me sembla que quelque chose d’autre s’en allait avec elle. Un petit morceau de moi. Peut-être même un gros, en fait, m’étais-je corrigée en pensée. Je prenais conscience que ce que je voyais partir au loin, c’était mon plus bel espoir. Celui placé si haut sur l’échelle de l’espoir, que j’avais pris l’habitude de ne pas le voir. L’espoir de ne plus être seule. Espérance sublime, dont je mesurais l’immensité à mesure qu’elle se dévidait de mon cœur, emporté par Méthiadronis et son pas de canard. Fil d’Ariane auquel était relié ma vie, et qui bientôt serait entièrement sorti de moi. J’ai pris peur. N’étais-je pas en train de commettre le pire crime contre moi-même? Un cri se forma au creux de mon être, j’allais rappeler ma servante, lui dire de revenir et de détruire la lettre; mais prise d’une incompréhensible hésitation, je retins ma voix. Méthiadronis disparut derrière le coin de l’Odéon. Dès qu’elle fut cachée à ma vue, je m’effondrai sur le dallage. Je pleurai tout le jour et encore une partie de la nuit qui suivit. J’étais baignée d’un sentiment de perte incommensurable. Un vertige de douleur dans lequel je tombais sans fin, sensation d’une chute que je savais être fatale.

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A ce stade du récit, il me faut revenir sur ma vie présente: dans ma personnalité actuelle, celle de Thomas Bochler, règne une peur instinctive de l’amour. Plus ou moins consciemment, j’ai toujours évité de céder trop de terrain au sentiment. L’idée de vouloir tout offrir à une seule personne m’était étrangère, et me semblait carrément absurde lorsqu’il m’arrivait d’y réfléchir. Quand je voyais des proches tomber amoureux jusqu’à l’obsession, je ne pouvais m’empêcher d’y voir une sorte de psychose. Une façon de se suicider dans l’autre, par renoncement de soi. Cet abandon total me dégoûtait un peu, ou en tous cas me mettait mal à l’aise. Car il se termine généralement dans des situations pénibles et humiliantes, pour ceux qui s’y sont adonnés. En tant que Thomas Bochler, j’ai toujours été réfractaire à la passion et je m’étais trouvés d’excellents arguments pour cela.

Je comprends aujourd’hui que ce trait de caractère est un héritage de ma vie passé. Depuis que la caribousine m’a rendu la mémoire d’Aspasie, je sais pourquoi je suis comme ça. La défiance envers l’amour, si profondément ancrée dans mon être actuel, me provient de mon être précédent. Défiance ô combien justifiée, quand on sait ce que j’ai vécu dans la peau d’Aspasie. Mais écoutez plutôt.

Après avoir envoyé ma missive de reniement à Pasticlée, je m’étais trouvée face à la nécessité de renoncer à lui pour de bon. Je devais l’effacer de ma vie, puisque de toute façon j’avais écrit de ma main que je le rejetais. Mais ce fut plus difficile que prévu. La souffrance de le perdre résistait à mes efforts de rationalisation. Alors j’ai entrepris de regarder en moi pour comprendre, aussi loin qu’il le faudrait pour recouvrer la raison. Douloureuse introspection, qui ne m’apporta pas le confort espéré. Plus je regardais profondément et plus s’accentuait le sentiment de perte. J’avais imaginé que la lucidité me rendrait à la vie, mais c’était le contraire qui se produisait. Plus j’y réfléchissais et plus cela empirait. Mes voix intérieures s’ajoutaient les une aux autres pour crier, toujours plus fort : « Mais qu’as-tu fait? » C’étaient des cris terrifiés. Des cris de bord du gouffre. Des appels angoissés lancés à l’unisson par toutes les parties de ma psykè, et qui me plongeaient dans un mélange d’urgence et de peur. Cette mélasse intérieure, toujours plus sombre et plus épaisse, m’engloutissait corps et âme. Je cessais de sortir et de m’alimenter.

Mes servantes prenaient soin de moi avec prévenance.  Elles avaient bien compris la nature de mon mal et leurs mines indiquaient une commisération plus grande encore, que si j’eus souffert d’une fièvre asiatique. On m’apportait des bouillons clairs qu’on m’incitait à boire, on me proposait de rester avec moi pour me changer les idées, mais toujours je refusais. Il m’était si pénible d’être avec moi-même, qu’il me paraissait insurmontable d’être avec les autres. Je suis restée dix jours, allongée sur le dos, à laisser l’horizon s’emplir de désespoir. Puis au onzième jour, La vieille Méthiadronis était entrée dans ma chambre sans que je l’aie appelée. Elle était suivie par deux filles portant un grand miroir, deux beautés Thraces que j’avais rachetées à des pirates trois ans plus tôt, et qui  faisaient ma fierté. Leur grande beauté et leur intelligence me faisaient les aimer plus que mes propres sœurs et elles me le rendaient bien. Il n’était pas rare qu’elles partageassent ma couche et j’aimais beaucoup m’éveiller enlacée de leurs bras.  Mais ce jour là, comme elles s’approchèrent du lit, ce n’est pas du désir que je vis dans leurs yeux mais de l’horreur. Un effarement teinté de… Oui, teinté de dégoût! Une toute petite pointe de dégoût, mais suffisante pour blesser jusqu’au sang mon ego si sensible. Méthiadronis se tenait près du lit, plus sévère que jamais avec sa bouche ridée, ces plis de paupières qui lui donnaient l’air de toujours avoir mal. D’un geste de la main, elle intima aux filles de poser le grand miroir de bronze, puis elle me prit la main et me demanda de me lever. Elle avait demandé avec une telle autorité, que je n’ai pas vraiment songé à lui désobéir. Je me suis assise au bord du lit et posant les pieds à terre, je me suis mise debout. Face à moi, le métal poli du miroir me fit l’effet d’une porte ouverte sur le royaume d’Hadès. Dans le reflet, un masque funéraire aux yeux enténébrés me rendait mon regard. Visage creusé, pâleur morbide et cheveux ternes. J’eus un hoquet d’horreur en me voyant ainsi. Méthiadronis me dit que je devais me ressaisir. Qu’il me fallait réagir sinon j’allais m’enlaidir à jamais. Elle avait raison. Je n’avais pas le droit de me perdre comme ça. Il y avait trop de gens qui comptaient sur moi, qui avaient besoin d’Aspasie de Milet, la plus grande hétaïre de tous les temps.

Je mandai immédiatement qu’on me préparât un bain de lait d’ânesse et ordonnai aux filles de me brosser les cheveux. Rien n’aurait pu leur causer plus de joie, sembla-t-il, tant elles parurent danser en allant chercher les peignes et les huiles.

Flottant dans le lait tiède, la tête posée sur le rebord de la baignoire, je m’efforçais de me rattacher à mes sensations. Le marbre du rebord communiquait une agréable fraîcheur à ma nuque, en contraste avec la chaleur qui enveloppait mon corps. Mes sens rendaient ce moment de façon agréable et pourtant, mon esprit s’en détournait sans cesse pour penser à Pasticlée. Dès que je baissais la garde, ma pensée s’enroulait autour de lui et je devais user de toute ma volonté pour l’en détacher. Sans relâche il me fallait lutter pour revenir au présent; lutte de chaque instant dans laquelle je sentais se perdre mes forces. Petit à petit, je pris conscience que j’étais engagée dans un combat qui ne pouvait être gagné. Alors j’eus un soupir. Je pris entre mes mains un peu de lait d’ânesse et m’en aspergeai le visage. Puis je décidai de déposer les armes. J’allais devoir vivre ma passion pour Pasticlée. Il n’y avait pas d’autre issue que cette passion-là, je ne pourrais en sortir qu’après l’avoir traversée. Je repris courage. Je me mis à espérer que les sentiments, une fois vécus, se consumeraient vite et qu’alors je serais affranchie. J’étais résolue à garder la main haute sur ce qui allait suivre. A attiser le feu et danser dans ses flammes, jusqu’à ce qu’il retombe, exténué. Je me voyais déjà m’éloignant de ses cendres, libre et repue. Je me voyais déjà le front ceint des lauriers d’Aphrodite. J’ignorais encore qu’il n’y a pas de vainqueur en ce genre d’aventure.

Une fois sortie du bain je me laissai oindre par mes filles, puis je commandai un repas de poissons et de pains. Je me restaurai en échafaudant des plans. La perspective de revoir Pasticlée me rendait l’appétit. Mon élan vital me revenait et je me sentais portée par une douce euphorie. Tout irait bien désormais, m’étais-je dit. Il me fallait d’abord récupérer l’objet de mon désir. J’appelai mon intendant pour lui demander du vélin et un calame bien taillé. Voyant sa mine inquiète, je lui dis que cette fois ci mon message était clair et que je ne gaspillerai pas les précieux feuillets. Je m’installai seule dans ma chambre et entrepris d’écrire un poème. Évidemment je gaspillai beaucoup de brouillons, mais je parvins à un résultat qui me satisfaisait. Je m’en souviens encore, ça disait :

  • O mon sublime éphèbe
  • J’ai cru pouvoir mentir
  • Et repousser ainsi les élans de mon cœur
  • Mais c’était oublier la reine de Cythère
  • Car nous avons tété à ses multiples seins
  • Et voilà qu’un poison au parfum de soleil
  • A présent dans mon corps creuse un vide insondable
  • Sans toi je ne suis rien, rien que ce vide immense
  • Je t’en supplie reviens
  • Car loin de toi je meurs
  • Et tant pis pour après

Bon, en français c’est un peu tarte, je m’en rends compte. Mais en grec ancien ça sonnait vraiment bien. Ça chantait sans forcer, ça parlait à l’imaginaire. C’est tout à fait intraduisible en fait. Certaines esthétiques ne peuvent exister qu’en leur époque et dès qu’on tente de les en extraire elles se meurent, telles des anguilles qu’on a sorti de l’onde. Mais vous pouvez me croire, c’était un beau poème.

D’ailleurs je n’ai pas tardé à recevoir la réponse de Pasticlée, apportée par le plus bel enfant de sa maisonnée. Une plaquette de cire où se serraient des caractères hâtifs, pressés les uns contre les autres par l’urgence de la passion. Une longue lettre qui commençait par me dire que mon poème était la plus belle chose qu’il eut jamais lue. Il racontait qu’il avait essayé de m’oublier après que je l’eus rejeté, mais qu’au fond de lui, il n’arrivait pas à accepter que je sois à un autre. Que seule son éthique l’avait retenu de me supplier, que chaque jour il m’avait écrit des missives qu’ensuite il brûlait, missives dans lesquelles il me conjurait d’ouvrir les yeux sur ce qu’il avait à offrir, sur cet amour pur et inconditionnel de tout ce que je suis et serai jamais. Il disait qu’il était prêt à tout abandonner pour une seule lune passée avec moi, une seule semaine, une seule nuit. Ses mots étaient comme des éclats de glace qui transperçaient ma peau, qui transperçaient ma chair. J’en avais des frissons. Il me disait qu’il avait conscience du danger qui nous guettait, qu’une attirance telle que la nôtre ne pouvait que redescendre car elle était déjà au firmament. Qu’on finirait sans doute par se faire du mal et par tout regretter, mais qu’il n’en avait cure. Il était prêt à passer le reste de sa vie en enfer pour goûter avec moi le plaisir d’un instant, car un seul et unique instant où nous serions unis remplirait à lui seul l’existence toute entière.

Je crois que c’est à ce moment là que j’ai compris que ça finirait mal.

ecriture

Par courriers interposé, dans le plus grand secret, nous convînmes de nous retrouver quelques jours plus tard dans un domaine que sa famille possédait près d’Argos. Il prétexterait d’une inspection à l’approche des récoles, tandis que pour ma part je feindrait d’aller me soigner au sanctuaire d’Epidaure, tout proche. Mon affection récente n’était plus un secret dans la cité, bien qu’on l’eût faite passer pour un influx de poitrine. Périclès, qui avait été fort inquiété de ma réclusion récente, s’était réjoui de me savoir suffisamment remise pour partir en cure. Il m’avait apporté des laissez-passer marqués de son sceau, ce qui équivalait à me donner le statut de reine dans toutes les cités que je traverserai. Ce genre de galanteries était typique de Périclès, homme dont le pouvoir immense se doublait d’une attention aigüe pour ceux qui l’entouraient. Lorsqu’il était venu me voir, quelques heures avant mon départ, ses paroles m’avaient laissé penser qu’il imaginait bien les raisons véritables de mon mal récent et de mon voyage soudain. Il parla de l’inconstance des corps et de la tyrannie de l’animalité sur l’esprit. Mais en être intelligent et sensible, il ne fit aucune allusion directe à ce qu’il semblait supposer et se contenta finalement de me souhaiter le meilleur rétablissement possible, ainsi qu’un prompt retour. Il ajouta qu’il m’attendrait à Athènes et espérait que je voudrais bien lui agréer la faveur de ma compagnie lorsque j’irai mieux. Quel homme délicieux, m’étais-je dit, et quel dommage que ce ne fût pas vers lui que me poussât mon élan naturel. J’hésitai un instant à annuler mon séjour en terre dorienne, mais réalisai bientôt que cela reviendrait à repousser inutilement l’impérieuse passion qui me dominait.

Je pris donc la route d’Argos en passant par Corinthe. Trois longs jours de voyage sous un soleil de plomb. La chaleur impitoyable ne nous laissait de répit que lorsqu’elle cédait le pas à une brise au parfum de terre grecque, sous lequel je croyais déceler, parfois, les effluves salées de la mer. Je languissais dans ma couche à porteurs, bercée par le roulis des épaules et le chant des suivantes. Mes songes me portaient inlassablement vers Pasticlée. Je me plaisais à imaginer les premiers mots que nous échangerions, la forme de notre première étreinte et celle de la suivante. J’imaginais nos promenades et nos étreintes à nouveau. Nos discussions et nos étreintes, encore et encore. Mon corps s’échauffait de l’intérieur, peut-être sous l’effet de la nature en fleurs, peut-être sous la caresse brûlante des doigts d’Apollon, mais plus sûrement encore, sous l’effet de ma propre psykè. Mon esprit, lié à celui d’Aphrodite, tirait une variété toujours plus grande de fantasmes du puits apparemment sans fond de mon désir. Je sortis mon falanchon de son étui de cuir. Le soleil qui filtrait au travers des rideaux faisait étinceler sa surface dorée. J’humectai de salive son bulbe délicat et écartant les cuisses, je l’enfonçai doucement entre les lèvres de ma vulve. Le roulis du palanquin et mes songes suaves s’associèrent à l’objet inséré dans mon sexe, et m’emmenèrent bientôt à un état de volupté totale. J’imaginais Pasticlée là, avec moi. Je me figurai son toucher et ses gestes, le grain de sa peau, sa bouche désirable. La remémoration de ce moment m’est étrange, dans l’identité masculine qui est la mienne aujourd’hui. Moi qui n’avais jamais été tenté par les rapports homosexuels, voilà que je tressaille au simple souvenir de l’évocation de ce garçon, que j’imaginais me pourléchant avec application le haut des cuisses. Approchant peu à peu sa langue de mon pubis. Je me souviens de la sensation que me procurait le falanchon au cours de ces rêveries, des pulsions de joie pure au plus profond de mon corps. Imaginez-vous ce que cela fait d’additionner ces souvenirs d’extase féminine à ceux, plus récent, d’une vie de bon mâle hétéro. C’est vraiment troublant. Car je dois bien l’admettre, ces fantasmes antiques sont les miens maintenant.

Arrivés à Mycènes, nous fîmes halte au milieu dans les ruines de la forteresse. Le campement fut dressé à l’endroit le plus élevé, sur une place quadrangulaire dont on devinait encore le pavement sous des touffes de liliales. Au nord et à l’est, des murs cyclopéens, empilements de blocs gigantesques, barraient l’horizon pour l’éternité. L’énormité des pierres leur conférait un aspect inamovible, fût-ce par la volonté de Zeus. La plus petite devait peser le poids de dix bœufs et d’ailleurs, elles sont toujours en place à l’heure où je vous parle. Les tentes de notre camp s’alignaient le long des deux murailles rejointes en un coin. Ma tente se situait en ce coin et était entourée par celles de mes suivantes. Les hommes dormaient un peu plus loin. Il était convenu que des gens de Pasticlée me rejoindraient au milieu de la nuit pour m’amener à lui. Cela devait se faire dans le plus grand secret, car il ne fallait pas qu’on apprenne à Athènes la raison véritable de mon voyage. Une femme de la maison de Pasticlée prendrait ma place dans le palanquin et voyagerait rideaux tirés jusqu’au sanctuaire d’Epidaure. Évidemment, mes filles étaient dans la confidence; mais il ne fallait pas que les hommes sachent. On disait à l’époque que les garçons ne savent pas garder un secret, et je crois qu’on avait raison. Donc après le repas, j’ai prétexté d’une prière à Asclépios pour me retirer dans ma tente. J’ai ordonné qu’on éteignit le feu et que l’on fasse silence, pour ne pas troubler ma communion avec le dieu-médecin. Les hommes, éreintés par la marche, s’endormirent assez vite. Pour ma part je restai éveillée, assise au bord de ma klinê. Métiadronis et les deux sœurs Thraces veillaient avec moi. Pour tromper l’anxiété de l’attente, la vieille servante nous récitait à voix basse un passage de l’Iliade : le meurtre d’Agamemnon et la brutale vengeance d’Oreste, lesquels avaient eu lui à l’endroit-même où nous nous trouvions. Puis vers le milieu de la nuit, alors que Méthiadronis en était au sanglant assassinat d’Eghiste, une jeune femme s’est glissée dans la tente. Elle s’était approchée si furtivement, que nous sursautâmes en voyant son buste passer entre les pans de toile. Elle nous chuchota dans son dialecte Achéen que deux hommes m’attendaient dehors et qu’il y avait des chevaux pour nous un peu plus loin. Nous échangeâmes prestement nos vêtements et je partis rejoindre mon escorte, habillée en paysanne.

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(Oreste assassinant Eghiste sur le trône de Mycènes. Et schlack!)

La chevauchée jusqu’à Argos ne nous prit que quelques heures et nous arrivâmes au domaine aux premières lueurs du jour. Pasticlée m’attendait sur le seuil de sa maison et en me voyant approcher, il se mit à courir à ma rencontre. Lorsqu’il arriva à moi, il était dans un état d’agitation joyeuse qui m’apparut tout à fait juvénile. Il y avait quelque chose d’enfantin dans sa façon de prendre les rennes de mon destrier, dans le baiser qu’il posa sur mon genou. Pour la première fois son extrême jeunesse me causa un trouble. Elle me fit l’effet d’une distance entre nous, distance qui m’apparaissait infranchissable et qui, je le sentis, faisait un petit accroc dans le désir que j’avais pour lui. La versatilité de mon envie me révolta, si bien que je décidai d’ignorer l’impression que j’avais eue. Je la reléguai au rang de ces pensées futiles qui se bousculent au bord de la conscience, sans jamais y pénétrer vraiment. Je décidai de profiter sans entrave du moment qui m’était offert. Je me souviens m’être dit que c’était non seulement la voie la plus juste, mais également la plus désirable. Je me rends compte aujourd’hui à quel point il pouvait être étrange de réfléchir en ces termes; avec tant de distance par rapport à l’instant et une telle attention pour mon for intérieur. Mais j’étais comme cela. C’est comme cela qu’était Aspasie. Prise dans un jeu de miroirs, elle se réinterprétait en permanence, façonnant son ego. Elle voyait cela comme un exercice éthique. Une façon de maîtriser sa volonté. Mais avec le recul de ma seconde vie, ça m’apparaît plutôt comme de la coquetterie.

Coquette je l’étais, dans presque tous les aspects de mon existence. Séduire était ma raison d’être et je peux dire que j’y parvenais bien. Ce matin là, face à Pasticlée, j’étais résolue à agir selon ma nature. En m’aidant de ses bras pour descendre de selle, je l’effleurai de façon calculée. Je ressentis avec plaisir  un frissonnement qui le parcourut. Il eut un moment d’hésitation, courte tétanie d’extase, puis me prit dans ses bras pour me serrer contre lui. C’était un geste d’une spontanéité éclatante. Son étreinte exprimait une vérité brute qui me désarçonna. Une force qui me laissait totalement désarmée, moi, Aspasie de Milet. Puis je repris mes esprits et cherchai à reprendre la main dans le jeu d’Aphrodite. Je le saisis par les hanches et l’attirai à moi, plaquant mon bassin contre le sien. Il raffermit sa prise, me serrant un peu plus. Nous nous trouvâmes joue contre joue, immobiles, suspendus dans l’émoi. J’inclinai lentement mon visage vers son épaule, pour sentir son odeur. Le parfum si désirable de sa peau me donna un influx de chaleur. Je sentis tour à tour s’échauffer mon visage, ma poitrine, mon ventre, mon pubis et le haut de mes cuisses. Je sentais déjà le sexe de Pasticlée se dresser à l’encontre du mien. J’étais ô combien prête à l’accueillir, mais je voulus étirer ce moment. Je nous sentais propulsés l’un dans l’autre par une force qui nous dépassait. Nous tombions vers l’unité et nos consciences-mêmes semblaient s’interpénétrer. C’était une sensation étrange et délicieuse. Je me souviens m’être dit que c’était l’une de ces occasions, si rares dans une vie, d’approcher le divin. Aujourd’hui je peux dire que c’était non seulement rare à l’échelle d’une vie, mais également à l’échelle de plusieurs; car aucun souvenir de ma vie présente ne peut être comparé à celui-là.

Les deux hommes qui m’avaient escortée s’étaient retirés en toute discrétion, emportant les chevaux. Nous étions seuls dans la cour. Avec des gestes lents, Pasticlée éloigna ses bras de ma taille et prit mon visage entre ses mains. Nos bouches entrouvertes s’approchèrent. Elles se frôlèrent un moment, explorant leurs géographies mutuelles. Sa langue s’inséra dans l’espace enclos par nos lèvres, et vint en gouter l’intérieur.

La suite de l’histoire sera publiée prochainement.  Ceux qui le souhaitent pourront être mis au courant via ma page d’auteur sur Facebook.

Nouvelle formule

Boulogne Bis, le 15 Juillet 2047

Madame, Monsieur,

Si je me résous à contacter pour la première fois votre association de consommateurs, c’est en raison d’une fraude manifeste d’un genre nouveau, dont je suis la victime. Je suis pourtant une consommatrice exemplaire, qui ne se plaint jamais. Je n’ai jamais manifesté la moindre colère contre les Corporations auparavant, je vous l’assure. Lors du scandale de la moussaka à l’amiante, je n’ai pas renoncé à manger des plats sous vide. Lorsqu’on a trouvé des morceaux d’enfants dans les steaks hachés en provenance du Grand-Congo, je n’ai pas cédé à la mode du végétarisme. Je n’ai jamais participé à la moindre manifestation contre l’extermination des abeilles par Monsanto-BASF, ni contre la stérilisation des cours d’eau par les épanchements de Novartis. J’ai toujours été une consommatrice modèle, consciente de ses responsabilités économiques et soucieuse du maintien de l’emploi. Mais là, c’est trop.

Laissez-moi vous expliquer : j’ai un chat domestique que j’adore et qui s’appelle Mogul. C’est un minitigre du Bengale,  exacte réplique (en miniature) du mythique animal disparu. C’est une race très prisée et donc très chère à l’achat, c’est la raison pour laquelle Mogul a toujours eu droit à la meilleure nourriture. Depuis que je l’ai, il n’a jamais mangé que du Whiskas Premium PlusPlus, la marque de luxe pour chats exceptionnels, de Canigou Group PLC, vendue dans les conserves dorées. Comme vous le savez sans doute, Whiskas Premium PlusPlus est la seule marque de pâtée garantie 100% viande de mammifères. Elle est faite avec les morceaux les moins gras (15% de mat. grasse) et les plus nobles (muscle et foie uniquement). De plus, elle contient un adjuvant métabolique rendant le poil soyeux, ainsi qu’un anxiolytique naturel qui réduit l’agressivité des animaux difficiles.

mogul

Mogul adore sa pâtée Whiskas, il y est littéralement accro. J’ai essayé une fois de lui faire manger des sardines biologique de la mer de Barents, mais il a tout vomi et a eu des convulsions. Il ne supporte que le Premium PlusPlus, il est tellement exceptionnel. Vous comprendrez donc mon inquiétude, lorsque samedi dernier en faisant mes courses, j’ai vu inscrit « Nouvelle Formule » sur l’étiquette de mes boîtes de Whiskas Premium PlusPlus. Mogul allait-il aimer la nouvelle recette ? Ne risquait-il pas  de passer par une terrible crise de manque si je devais le sevrer de l’ancienne formule? J’ai lu attentivement le minuscule texte qui sous-titrait l’annonce et qui disait seulement que le nouveau goût était « encore plus addictif ». Je n’étais pas convaincue. Le cœur étreint par l’angoisse, la mort dans l’âme, j’ai mis les boites dans mon motocaddie. Qu’aurais-je pu faire d’autre ?

Une fois rentrée à la maison, j’ai servi un peu du Whiskas Premium PlusPlus nouvelle formule à mon Mogul, pour voir sa réaction. Il a avalé son assiette avec le même appétit que d’habitude et n’a eu aucune réaction notable dans les minutes qui ont suivi. J’ai tout de même attendu une bonne demi-heure pour en être bien sûre, mais tout semblait aller bien pour lui. Au contraire, il réclamait ardemment la suite de son repas, en se frottant à mes chevilles avec insistance. Un peu rassurée, je l’ai resservi. Je ne comptais lui donner qu’un petit peu de pâtée supplémentaire, juste ce qu’il fallait pour compléter son repas ; mais prise par une impulsion soudaine, je lui ai versé toute la boite ! Je regardais ensuite Mogul se gaver de bon cœur, en me demandant ce qui avait bien pu me prendre de le nourrir autant.

Dans les jours qui ont suivi, je remarquais que j’avais toujours tendance à mettre plus de pâtée qu’il n’en fallait pour chacun des repas de Mogul, et ce malgré ma volonté de ne pas le faire. Je devais lutter de plus en plus fort avec moi-même pour ne pas céder à l’envie de lui servir un quatrième repas journalier, avant d’aller me coucher. J’ai toujours eu une certaine faiblesse pour les tentations de bouche, ce qui me vaut d’être en léger surpoids (je ne peux me déplacer qu’en motocaddie). Mais jamais je n’avais projeté cette tare sur mon beau Mogul, que j’avais jusque-là nourri avec mesure. J’étais extrêmement troublée par ces accès de faiblesse, nouveaux chez moi, et qui risquaient de mettre en péril la santé de mon animal adoré. J’envisageais de consulter un psychologue pour comprendre les rouages de cette nouvelle faille de ma personnalité.

Or donc, mercredi dernier, je fus prise d’une terrible envie de servir une seconde assiette à Mogul, alors qu’il venait tout juste de terminer une énorme plâtrée de son Whiskas Premium PlusPlus nouvelle formule. C’était un accès d’une incroyable force: je me sentais littéralement obligée de servir cette seconde assiette. Dans un mouvement désespéré pour préserver mon animal chéri de mes pulsions morbides, je me jetais sur un pot de glace vanille-pécan-marshmallow-caramel de marque Haägen Daz, que je conservais à cet effet dans mon congélateur. Tandis que j’enfournais compulsivement la crème glacée entre mes lèvres avide, que je la laissais me remplir de matière et de plaisir, j’entendis une voix qui me dit « Toi nourrir Mogul ! ».  J’en fus si surprise que j’eus un hoquet qui projeta sur ma robe de chambre une coulée de glace. Qui donc avait pu me parler ? J’étais seule à la maison, comme à mon habitude, et la télévision était éteinte. Et plus troublant encore, la voix semblait venir de partout et de nulle part à la fois. Je balayai la cuisine du regard et demandai sottement qui était là. Il n’y avait que Mogul avec moi dans la pièce, il était assis sur la table et me fixait de ses yeux jaunes. Alors j’ai entendu la voix pour la seconde fois : « Toi nourrir Mogul ». C’est seulement à cet instant là que j’ai compris. C’était mon chat qui me parlait par la pensée ! J’ai demandé : « Mogul ? C’est toi ? » et il a répondu : «Moi Mogul. Toi nourrir.» Ma surprise était telle que j’obéis sans rien objecter. Le pouvoir de persuasion du chat était si puissant que j’en étais subjuguée. Je dus carrément vider quatre boites de pâtée dans l’assiette de Mogul, avant de pouvoir enfin m’arrêter. Puis, les larmes aux yeux, je regardai mon animal chéri se bâfrer. J’aurais voulu lui dire que ce n’était pas bien et qu’il allait se faire du mal ; mais au lieu de ça j’ai continué à le regarder, en finissant mon pot de glace Jumbo XL.

patée

J’étais certaine que cet incident était lié à la nouvelle formule, alors dès le lendemain, j’ai appelé le service consommateur de Canigou Group PLC. Après avoir été routée d’automate en automate, j’ai fini par être mise en relation avec un être humain –au fort accent malais- qui m’expliqua que la nouvelle formule du Whiskas Premium PluPlus permettait de renforcer les capacités psioniques des chats domestiques. Le nouvel adjuvant de la nouvelle recette, devait permettre de booster les facultés télépathique des félidés, afin d’augmenter leur pouvoir de persuasion, et donc la consommation de produit. Mon cher petit Mogul appartenait aux 0,01% de réponses extrêmes à la molécule, se manifestant par l’apparition de la voix du chat dans l’esprit de son maître. Je les suppliai alors de me fournir un antidote, ou à tout le moins, du Whiskas P++ ancienne formule, qui je l’espérais, rendrait à Mogul son état précédent. Hélas, on ne pouvait rien faire pour moi. Mogul étant d’une race non homologuée par l’OMS, je n’avais aucun recours. Et de toutes façons, ajouta l’opérateur, les chaines de production avaient été calibrées pour la nouvelle recette. Il allait me falloir vivre avec mon animal de compagnie dans la tête. Canigou Group PLC s’en excusait et m’offrit, par geste commercial, un approvisionnement perpétuel à moitié prix de Whiskas Premium PlusPlus, jusqu’au décès de Mogul. Ou le mien.

Après avoir raccroché, je me sentais complètement déprimée. Je me rabattis sur ma réserve de glace vanille-pécan-marshmallow-caramel, qui s’en trouva fortement entamée. Le chat me regardait, toujours assis sur la table de la cuisine. Il me regardait avec indifférence, tandis que je sanglotais en enfournant de gros morceaux de crème glacée, souillant sans vergogne mes vêtements et la selle de mon motocaddie. Puis il s’est adressé à moi, du fin fond de ma tête: « Toi nourrir Mogul. » J’ai crié « NON! » puis « Mogul, méchant chat! Laisse-moi tranquille! » et alors  cet affreux ingrat m’a traitée de sale grosse. Il a dit: « Toi nourrir Mogul maintenant, sale grosse. » J’étais tellement choquée. Et moi qui croyais qu’on avait une relation de profonde affection mutuelle, lui et moi. J’ai fondu en larmes.

Les jours qui ont suivi, ça a empiré. Le chat acquérait un pouvoir croissant et me faisait faire toutes sortes de chose. Il me forçait à changer sa litière quatre fois par jour et à lui servir une boîte entière de pâtée toutes les trois heures environ, jour et nuit. Il est  vite devenu énorme et ne me laissait plus de place sur le divan. En plus, il m’obligeait à changer de chaîne à tout bout de champ, pour regarder les teletubbies. Vous n’imaginez pas à quel point c’est éprouvant de regarder les teletubbies avec un chat télépathe, qui répète dans votre esprit les moindres répliques des personnages. Mes journées étaient des calvaires sans fin, interrompus seulement par les siestes de Mogul, heureusement fréquentes. La crème glacée elle-même ne parvenait plus à adoucir ma peine, et pourtant je n’arrivais pas à me résoudre à fuir. Après tout c’était chez moi. Et puis surtout, j’avais acquis la conviction que mon chat ne me laisserait pas la liberté de fuir. Il me forcerait à rester, à demeurer à son service.

Hier, comme je vidais une fois de plus la litière souillée de Mogul, ce dernier m’a forcée à me saisir d’une crotte toute fraîche et particulièrement immonde, puis il m’a intimé l’ordre de la manger. J’ai résisté de toutes mes forces, mais il n’a même pas eu à répéter son ordre. Il m’était impossible de contrevenir à sa volonté. J’essayais à toute force de retenir le bras qui approchait l’ignoble fèce de ma bouche, ce bras qui était mien mais ne m’obéissait plus. Révulsée, je sentis ma bouche s’ouvrir sur l’abominable étron, le prendre entre les lèvres, l’amener sur la langue puis entre mes dents, qui le mâchèrent longuement. J’eus un haut le cœur qui me fit vomir, mais Mogul me força à tout réavaler. Ensuite il est parti faire pipi sur mon oreiller.

Alors vous comprenez, ça fait trop pour moi. Je sens que je vais craquer, vous devez m’aider. Je ne suis certainement pas la seule consommatrice victime de la nouvelle recette du Whiskas Premium PlusPlus. Auriez-vous la gentillesse de bien vouloir lancer un appel à témoins dans votre magazine? Je suis sûre qu’on pourrait monter une class-action. Je dois vous laisser, on m’appelle en cuisine.

Vous remerciant par avance pour votre aide.

Brendana Pottier

La caribousine

Cher Monsieur de Visme,

Bien que les règles de bienséance m’autorisent à vous tutoyer –pour une raison que je vais expliquer- je tiens en premier lieu à me présenter et à vous faire part des raisons de ce courrier pour le moins particulier.

Je me nomme Jonathan Caribousse, maître de recherche en neurochimie à l’hôpital de la pitié Salpêtrière.  Mon domaine de spécialisation est les neurotransmetteurs, ces messagers chimiques qui assurent la liaison entre les neurones.

  neurones

Mon équipe et moi-même avons été mandatés pour étudier le volet neurochimique d’un phénomène psychologique bien connu : le refoulement mémoriel. Cette affection, qui fait généralement suite à un trauma, se traduit chez le sujet par une éclipse totale ou partielle de la mémoire. Une sorte d’auto-oblitération d’événements vécus, servant à protéger la conscience de souvenirs atroces ; mais qui peut dans les cas extrêmes, s’avérer handicapante. Certaines personnes, par exemple, sont incapables de se souvenir des circonstances d’un crime dont ils ont été victimes. Notre but, en tant que biochimistes, était de rechercher au niveau des connexions synaptiques, d’éventuelles causes chimiques à cet état particulier. En d’autres termes, existait-il des molécules responsables de ce blocage d’accès à des informations, pourtant effectivement présentes derrière le protoplasme neuronal.

Notre approche s’est d’abord focalisée sur les transmetteurs à proprement parler, ces molécules complexes qui passent d’une synapse à l’autre. Grâce à un procédé à peine invasif, nous avons pu capter à l’intérieur même des cerveaux, dans les interstices synaptiques, les transmetteurs émis sous l’action de différents stimuli.

Hélas, cette approche n’a rien donné. Lorsque nous incitions un sujet atteint à se remémorer un événement précis, la réponse synaptique était exactement la même pour les souvenirs disponibles, que pour les souvenirs occultés. S’il y avait une réponse chimique à notre grande question, elle ne se trouvait donc pas dans les acides aminés émis par les axones (pardonnez mon jargon, mais il faut appeler les choses par leur nom, sinon l’on perd en précision et la rigueur scientifique s’en ressent).

L’hypothèse du « messager chimique » était donc une fausse piste. Nous nous sommes alors intéressés à ce qui se passait en aval du signal, c’est-à-dire au niveau des récepteurs dendritiques. Nous avons patiemment recensé, au microscope électronique, les innombrables formes moléculaires que prenaient les récepteurs des sujets sains et des sujets atteints. Je puis vous assurer que la technique de prélèvement est quasiment sans danger, nous n’avons eu à déplorer aucun décès sur l’échantillon de volontaires.

Une fois établies les cartographies individuelles, nous avons analysé les résultats selon un algorithme permettant d’établir des regroupements. Le programme a tourné toute une journée. Pendant tout le temps qu’a duré le calcul, mon équipe et moi-même ne tenions plus en place. Il faut dire que, si cette approche devait se révéler également sans issue, il ne nous restait plus qu’à remballer nos microscopes, faute d’hypothèses de travail. Lorsque l’ordinateur a émis le tintement caractéristique que nous attendions tous, le soir était déjà bien avancé. Nous nous sommes tous amassés devant l’écran, pour regarder défiler les colonnes de résultat. Et là, bingo. D’une seule voix nous avons poussé un hurlement de joie : il y avait bien une forme de récepteurs synaptiques, dont la récurrence était nettement plus élevée chez les sujets atteints que chez les sujets sains. C’était exactement le genre de résultat que nous attendions, il ne nous restait plus qu’à interpréter la forme moléculaire de cette protéine.

Je vous laisse imaginer à quel point notre enthousiasme était grand lorsque nous reprîmes le travail le jour suivant. Rapidement, nous parvînmes à établir que le récepteur synaptique qui nous intéressait, était en fait une variation du récepteur transmitase-4, cartographié en 2007 par le professeur Zingerman de l’université de Göteborg. La variante spécifique de cette protéine, que nous associions au phénomène de refoulement mémoriel, était en fait un récepteur inhibé par l’adjonction d’une chaîne aminée. Une macromolécule surmontait le récepteur, formant une sorte de capuchon qui le rendait inopérant.

Nous avons isolé et examiné la chaîne aminée qui nous intéressait et qui s’avéra être un analogue à la dopamine, qui n’avait jusque-là été mentionné dans aucun article scientifique. Cette fois, mon équipe et moi-même approchions furieusement du Nobel. Nous avons débouché l’une des bouteilles de champagne que le recteur conserve dans un petit frigo pour de telles occasions. Une hypothèse se dessinait, selon laquelle l’émission de notre pseudo-dopamine était déclenchée par un traumatisme et obstruait, en se fixant, le point d’entrée de certains souvenirs. Cela ouvrait tout un champ théorique sur le fonctionnement de la mémoire, nous étions très excités.

Encore nous fallait-il prouver que notre intuition était juste. En tant que directeur de recherche, il m’incombait de définir un protocole expérimental qui rendrait irréfutable notre hypothèse. Deux approches se dessinaient. La première consistait à provoquer de violents traumatismes chez les sujets sains, afin de mettre en lumière la modification de leur chimie inter-synaptique. La seconde consistait à trouver un moyen de détacher notre pseudo-dopamine des récepteurs inhibés, en espérant que l’on constaterait alors une inversion du refoulement mémoriel chez les sujets atteints. Pour des raisons pratiques et légales, j’ai préféré laisser de côté la première approche et nous nous sommes concentrés sur les moyens de mettre en œuvre la seconde.

Il nous fallait trouver un moyen de « décaper » les neurotransmetteurs encapsulés par la pseudo-dopamine, sans décaper au passage les capacités cognitives de nos sujets. Une sacrée gageure, lorsque l’on sait que toute la biochimie cognitive est basée sur un champ très restreint de liaisons atomiques, celui des hydrocarbonates. Nous avons repris les tests, d’abord sur les animaux, pour éprouver l’action de certains dérivés enzymatiques de notre invention. Pendant plusieurs semaines, nous n’avons eu que des échecs à enregistrer. Lorsque nos composés avaient seulement un effet sur les mammifères, ce n’était que paralysies ou comportements aberrants, généralement suivis de mort cérébrale. L’enthousiasme des premiers jours s’étiolait, comme une goutte d’encre jetée dans une solution aqueuse.

C’est alors que la sérendipité, cette grande amie de la science, nous a donné un petit coup de pouce. Par un de ces hasards qui laissent croire en la destinée, je découvrais dans les toilettes du centre, une revue scientifique qui avait été abandonnée là. Comme je feuilletais les articles, assis sur le trône, je tombais sur une étude concernant un amphibien d’Amérique centrale, dont les vésicules dorsaux sécrètent des toxines très particulières. L’auteur citait au moins trois famille d’alcaloïdes absolument spécifiques à cette sous-espèce, agissant sur le système nerveux central d’éventuels prédateurs. Pris d’une folle intuition, je repartis au labo sans même penser à tirer la chasse. J’orientais une partie des recherches sur la famille chimique décrite par l’article, mettant sur le coup mes meilleurs synthésistes. C’est cette voie qui a mené, après de nombreux revers, à la découverte de la Caribousine. Cet alcaloïde, immédiatement breveté, permettait in vitro  de désencapsuler les récepteurs inhibés. De plus, sa nocivité était négligeable sur les mammifères. Nous pouvions dès lors passer à l’expérimentation humaine.

Quatre échantillons d’étude ont été formés : deux groupes d’individus atteints de refoulement aigu et deux groupes de sujets sains. Le premier groupe de sujets atteints recevrait la caribousine par injection corticale, tandis que le second recevrait un placébo. De même, le premier échantillon de sujets sains recevrait la molécule tandis que le second recevrait le placébo. L’objectif était d’obtenir une réponse corticale spécifique dans le premier échantillon, qui résulterait en un recouvrement des souvenirs occultés. Au moment où nous commençâmes ces essais cliniques, aucun d’entre nous ne pouvait imaginer l’étendue de ce que nous allions découvrir.

En effet, dès les premiers essais avec de faibles concentrations de Caribousine, nous constatâmes chez les sujets les plus atteints, des retours spectaculaires de la mémoire enfouie. Imaginez mon émotion lorsque le sujet numéro trois, une jeune fille atteinte de refoulement aigu, se mit à hurler en se remémorant le viol qu’avait commis sur elle son grand-père, lorsqu’elle avait quatre ans.  Les souvenirs affreux, tels des bulles remontant du fond vaseux d’une mare, éclataient à la surface des consciences. Qui revoyait le visage d’un tortionnaire, qui un amant pendu dans les toilettes, qui un accident de voiture meurtrier. De toute évidence, la Caribousine fonctionnait sur l’échantillon cible, avec un taux d’effectivité plus de cinquante fois supérieur à celui du placébo.

Nous constatâmes également des retours de mémoire chez les sujets sains. On se rappelait d’un coup de petites humiliations vécues dans l’enfance  ou le visage d’une grand-mère disparue, qu’on pensait irrémédiablement effacé par le deuil. Mais le plus intéressant, c’est ce que nous observâmes chez ces sujets sains, à partir d’un dosage de 3 mg. Certains commencèrent à se remémorer des événements étranges. Des souvenirs aberrants, impossibles, qui nous firent d’abord craindre une interférence de la molécule avec la fonction onirique du cortex frontal. Décidés à en avoir le cœur net, nous poursuivîmes les essais avec des concentrations croissantes. Les membres de l’échantillon, sous l’effet de la substance, commencèrent à se souvenir d’une vie passée ; d’une existence d’avant la leur, dont la réminiscence se recomposait à mesure qu’on augmentait la dose de caribousine. La remémoration culminait lorsque remontait le souvenir de leur propre mort dans cette autre vie; souvenir qui plongeait systématiquement les sujets dans une catatonie traumatique qui pouvait durer des heures. D’après les témoignages des individus qui en revenaient, le souvenir de sa propre mort est une expérience absolument terrifiante. La teneur traumatique de cet événement pourrait d’ailleurs expliquer le blocage de toute réminiscence de vie antérieure, chez les sujets non traités. L’encapsulage de nos vies passées serait une réponse biochimique à la peur de la mort. Un refus de se laisser soumettre au souvenir du passage par la non-existence.

Quant à la présence de ce passé antérieur dans les plis du cerveau, c’est un phénomène que nous avons du mal à expliquer. Jusqu’à présent, on n’avait jamais supposé l’existence dans des cellules mémorielles, de souvenirs appartenant à une matrice biologique exogène. A plus forte raison, des souvenirs appartenant à un corps disparu depuis longtemps. Toutefois, leur existence vient valider une théorie très en vogue ces dernières années, celle des neurones-miroirs. Je ne m’étendrai pas sur cette théorie et rappellerai simplement son principe général, qui explique certains phénomènes cognitifs par la mécanique quantique. L’une des conséquences théoriques de cette analogie, serait que la conscience existât sur une infinité d’espaces temporels. Or c’est plus ou moins ce que nous venons de prouver.

Quoi qu’il en soit, il faut environ 7 mg de caribousine pour obtenir, chez un sujet sain, le souvenir complet d’une vie antérieure. A 10 mg et au-delà, on commence à se remémorer d’autres existences encore plus anciennes, inextricablement mêlées les unes aux autres. L’injection de doses plus fortes n’a pas permis d’obtenir des réminiscences plus claires, bien au contraire : les multiples vies passée remontent de façons désordonnées, rendant le sujet incapable de retrouver son identité présente. Aucun des sujets traités à plus de 13mg n’a pu sortir de l’hôpital à ce jour. Tous sont maintenus, pour leur propre sécurité, dans des cellules capitonnées où ils ânonnent en langues mortes tout en s’arrachant la peau.

Une fois établie l’échelle de toxicité de la caribousine, mon équipe et moi-même nous sommes posé la question de l’auto-expérimentation. Pour ma part, le choix fût rapidement établi : je devais tester sur moi-même ma propre invention. Je me sentais l’âme d’un Felix Hoffmann essayant l’aspirine; ou plutôt devrais-je dire, celle d’un Albert Hoffmann testant le LSD. Je me soumettais donc dans les jours qui suivirent aux tests préparatoires, puis enfin, à l’expérience elle-même. Quelques minutes à peine après l’injection, je commençais à entrevoir ma vie antérieure. Quelle ne fût pas ma surprise que de m’apercevoir que dans cette vie passée j’étais une femme ! Que je m’étais appelée Birgite Reiner et que j’avais été l’heureuse épouse du millionnaire Otto Reiner. Pour nos trois ans de mariage, mon mari nous avait offert une traversée transatlantique en dirigeable. Nous nous aimions tant. Ce voyage était pour nous comme une seconde noce. Nous avions laissé notre petit Emmanuel à Cologne, avec sa nourrice, puis nous nous sommes rendus au Flughaffe de Francfort. Le 2 Mai 1937 à 10h, nous embarquions à bord du LZ 129 Hindenburg, le plus grand ballon rigide jamais construit. Nous avions l’une des cabines de luxe du pont arrière, avec lit en osier et lavabo de bakélite. La décoration était d’un goût exquis, avec des croix gammées absolument partout ; quant au service il était impeccable. Notre traversée fut merveilleuse, Otto et moi nous aimions comme au premier jour.

Hélas, mille fois hélas, nous ne survécûmes pas au voyage. Le 6 Mai 1937, alors que l’Hindenburg s’accrochait à son mât d’arrimage, dans le New Jersey, l’hydrogène du ballon s’embrasa et fit explosion. Je ne souhaite à personne de mourir par le feu comme ce fut notre cas. C’est terriblement douloureux. La réminiscence de ma mort a été un moment extrêmement éprouvant, je préfère ne pas m’étendre là-dessus. Mais le plus terrible dans tout ça, c’est que nous laissions derrière nous un pauvre orphelin, notre petit Emmanuel.

hindenburg

Dès que j’ai eu un retour Totall de mémoire, j’ai voulu retrouver la trace de mon bébé. Qu’était il devenu ? Mes recherches m’ont conduit d’archive en archive, jusqu’à ce qu’enfin je retrouve sa trace. Emmanuel, alors âgé de 18 mois, avait été adoptiert par eine famille française. A ce stade du récit, tu dois avoir deviné la raison de ce courrier, cher Thomas : il se trouve que cet enfant chéri, que la sustentation à hydrogène a éloigné de moi prématurément, c’est ton grand-père !

Oui. Moi, Professeur Jonathan Caribousse, je suis deine arrière-grand-mère biologique, Thomas. Je t’écris cette lettre pour te dire que je serai toujours là pour toi, et que si tu veux des pilules de caribousine, je pourrai t’en procurer.

Je te fais de gros bisous mon enfant chéri. Heil Porte toi bien et continue d’écrire.

                                                                                                                               Pr Jonathan Caribousse / Frau Birgite Reiner