Symbolòn

Je ne saurais pas dire ce qui m’a poussé à essayer le protocole de Caribousse. Je ne suis pas une personne particulièrement portée sur le mysticisme et je n’ai jamais vraiment eu d’intérêt que pour les aspects les plus terre à terre de ma vie quotidienne. La recherche d’une vérité qui me serait supérieure n’a jamais été l’un de mes moteurs; et plus généralement je n’ai jamais cru en rien qui puisse dépasser ma propre existence. Mon intérêt personnel, et le plus souvent mon intérêt immédiat, ont toujours été mes plus puissants ressorts. Pour autant, je me suis toujours comporté de façon correcte : je trie mes déchets, je respecte les feux rouges, je ne vole pas dans les magasins… En somme je me comporte en bon citoyen, mais c’est bien plus par conformisme que par éthique. Par confort, en fait.

S’il arrivait qu’on me parlât de « l’unité sous-jascente de l’univers », de « l’amour en toute chose » ou de tout autre concept du genre, j’opinais poliment mais riais dans ma tête. Tout au plus ressentais-je une sorte de sympathie condescendante pour ces gentils illuminés et leurs idéaux vagues. Ce n’est pas que j’aie été nihiliste ou cynique, je ne saurais même pas dire ce que sont exactement ces courants de pensée. Non, c’est juste que je ne voyais pas quel intérêt on pouvait avoir à réfléchir plus loin qu’on ne pouvait ressentir. En somme, rien n’avait de réalité pour moi, sinon ma petite gueule et ses justes plaisirs.

En fait, l’absence totale de profondeur était ma principale caractéristique, dans presque tous les aspects de mon existence. C’est par absence de conviction que j’avais choisi ma profession d’opticien, uniquement parce qu’elle offrait le rapport le plus avantageux entre effort et revenu. Mes parents avaient financé mon installation sous l’enseigne d’une grande franchise de lunetiers, et mon travail se limitait à appliquer les ordonnances des ophtalmos, puis à siphonner les mutuelles de mes clients.

Dans ma vie sentimentale également, je m’étais toujours cantonné à la voie facile. Maud et moi nous étions fréquentés dès l’Université et je pense qu’elle, pas plus que moi, n’avait jamais imaginé que l’amour puisse être autre chose que la satisfaction mutuelle des besoins les plus simples. Nous nous aimions sans passion mais avec attention l’un envers l’autre, en prenant toujours garde à conserver ce qu’il faut de désir. A rester désirable en somme, c’est-à-dire à conserver pour l’autre la fermeté de nos chairs, la blancheur de nos dents et un parfait bronzage. Tous deux considérions sans avoir à le dire, que notre vie à deux devait simplement tendre à un accroissement de notre confort et de nos possessions.

Ce que je suis forcé de considérer aujourd’hui comme une étroitesse de vue, se trouvait être le garant –sinon du bonheur – du moins de ma satisfaction. Car je dois bien l’avouer, j’étais content comme ça, sans aller chercher plus loin que le bout de mon nez. Pourquoi, dans ces conditions, me suis-je laissé tenter par l’expérience de la caribousine? Moi qui avais toujours eu peur d’essayer la drogue, par crainte de ce que cela aurait pu soustraire à mon univers si simple, voilà que je me laissai attirer par cette substance encore méconnue, dont on disait qu’elle bouleversait les existences. Peut-être était-ce encore par conformisme, en fait, que je me décidai. De plus en plus de gens, en effet, dans la classe moyenne-supérieure à laquelle je savais appartenir, avaient fait l’expérience de la nouvelle molécule. De plus l’administration de la caribousine relevait d’un protocole médical dûment normé et réputé bénéfique pour la santé, puisqu’il permettait de prévenir les maladies héritées de nos vies passées. Et puis, j’avais toujours été parmi les premiers de notre groupe d’amis à posséder le dernier gadget techno, le nouveau téléphone, l’appareil dernier cri, et cette position d’early adopter satisfaisait mon ego, il n’y avait pas de raison qu’il en fût autrement avec ce nouveau médicament.

Mais peut-être également y avait-il autre chose dans ma décision. Peut-être y avait-il, au plus profond des replis de mon âme, l’intuition que ma vie ne pouvait pas se résumer au carcan que je m’étais patiemment construit. Peut-être pressentais-je que mon existence ne pouvait pas – ne devait pas– se résumer à celle de Thomas Boschler, opticien à Chaville, époux de Maud Boschler et membre du rotary club des Hauts-de-Seine. Quoi qu’il en soit, après avoir vu une émission à la télé, où le professeur Caribousse ventait les effets extraordinaires de sa découverte, je décidai de prendre rendez-vous à la clinique la plus proche, pour aller à la rencontre de mon « moi » antérieur. Maud n’y avait pas vu d’objection et avait même proposé de me déposer à la clinique, en allant à son cours de tennis.

C’est ainsi que le samedi 15 Octobre de l’année dernière, à huit heures huit (je m’en rappelle à cause de la particularité de ce chiffre), Maud m’avait déposé devant l’entrée du service d’antériorologie de l’hôpital Ambroise Paré. Elle m’avait fait un petit signe de la main puis était repartie en faisant crisser les graviers de l’allée sous les roues de sa Mini Cooper. Je fus accueilli par une infirmière au fort accent martiniquais,  qui me demanda de la suivre. Ses sandalettes en plastique battaient au sol une cadence nonchalante qui me rassurait, et c’est sans la moindre appréhension que j’entrai dans le bureau du Docteur Litim, antériorologue en chef. Elle m’expliqua brièvement le protocole : l’entretien avec un psychologue, puis l’injection corticale. La remontée des souvenirs enfouis, le retour de la vie antérieure. Le choc du souvenir de la mort dans cette autre vie, l’estompement des effets de la drogue, puis le debriefing avec le psy. Elle me fit signer les décharges d’usage, puis je passai en salle de préparation.

Je n’avais aucune idée de ce à quoi m’attendre, lorsque je pris place dans le fauteuil qu’on avait préparé pour moi. Tout au plus une légère appréhension, liée au fait que le fauteuil en question rappelait un fauteuil de dentiste. La position quasi-allongée, comme dans une chaise-longue, était exactement la même. Toutefois, il n’y avait pas l’horrible console de fraisage, hérissée de funestes outils. Pas non plus de lampe éblouissante braquée sur mon visage, mais à la place une sorte de casque, relié à un bras articulé. Au sommet du casque il y avait une encoche, dans laquelle une infirmière vint emboutir une petite ampoule remplie d’un liquide bleu. Ensuite on me passa le casque et on l’assujettit à l’aide d’une mentonnière. L’infirmière mit de la musique à très faible volume, une sonate de Bach, je crois. Sans doute pour me détendre, car une fois le casque sur mon crâne, j’avais commencé à ressentir un petit peu de stress. Au bout de quelques minutes, on me demanda si j’étais prêt. Sans trop réfléchir je répondis que oui et le docteur Litim, sans me donner le temps de changer d’avis, appuya sur un bouton situé devant elle.

Je ressentis à peine la morsure des aiguilles dans les veines de mes tempes.  L’influx du produit dans mon système sanguin m’échauffa l’arrière des yeux, puis j’eus la sensation de tomber dans le vide. étrange impression d’apesanteur, comme celle que l’on a parfois au moment de s’endormir. Je me sentais bien. Je ne savais plus où je me trouvais mais cela ne m’inquiétait pas. Peu à peu, j’eus la sensation de me dissoudre dans l’ether du temps, comme une goutte d’encre tombée dans l’eau. Je commençai alors à me remémorer. C’est une expérience étrange. Un peu comme lorsqu’on se souvient à brûle-pourpoint, de quelque chose dont on avait essayé de se rappeler en vain, quelques heures auparavant. Le souvenir revient d’un coup, sans qu’on l’ait appelé de façon consciente, mais avec le sentiment qu’il contient une information qu’on voulait retrouver, dont le retour à l’esprit est une chose naturelle. Les fragments de mon existence passée me revinrent par flash, recomposant ma vie antérieure à mesure qu’ils remontaient à la surface et se liaient les uns aux autres.

Je suis Aspasie de Milet et je suis la plus belle femme de l’Attique. J’ai vu s’ériger le Parthénon d’Athènes. J’ai connu Périclès, Sophocle, Aristote et Platon. Je suis Aspasie de Milet et je suis une hétaïre. Ne vous fiez pas à ce que google vous dira de ma condition. Etre une hétaïre ce n’est pas être une courtisane, et encore moins une prostituée. Je ne suis pas non plus une maquerelle, bien que ma maison ressemblât plus à une maison close qu’à toute autre institution connue par votre pauvre époque. Mais ne vous méprenez pas: mes pensionnaires étaient les femmes les plus libres de leur temps. Elles vivaient leur sexualité selon leurs désirs et sans la moindre contrainte. Les cadeaux que nous recevions n’avaient rien à voir avec la rétribution de prestations tarifées, mais étaient l’expression de l’admiration qu’on nous portait, du désir que nous inspirions, d’une forme d’amour telle que seule l’intelligence hellénistique a su en susciter.

Mon influence sur le monde classique va bien au-delà de ce que les historiens pourront vous raconter. Certaines des idées qui se sont formées à l’époque et qui sous-tendent aujourd’hui la façon de penser, je les ai exprimées la première. Je n’ai pas la prétention d’avoir inventé la modernité, mais j’ai participé aux discussions qui ont fait naître l’essentiel de vos conceptions sur l’art, la politique et la science. Mon ascendant sur la vie publique a été incommensurable. Ma richesse également. J’ai inspiré d’inégalables sculptures et des tragédies accomplies. On a écrit pour moi des poèmes qui sont l’archétype du genre. J’ai fabriqué des dirigeants émérites. La puissance coulait de mes mains. J’ai été l’éminence grise de Périclès, la maîtresse de son cœur et la forge de ses aspirations. C’est moi qui ai jeté la ligue de Délos dans la guerre du Péloponnèse, et bien qu’il n’y ait pas là de quoi tirer grande fierté, cela démontre à quel point mon influence fut grande. Plus que toute autre femme, j’ai été l’impulsion de la grandeur d’Athènes.

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Ma vie pourrait remplir plusieurs des vôtres et pourtant, si je devais la résumer à ce qu’elle a eu d’important, je ne parlerai que d’un seul et unique événement. Une simple histoire d’amour, ou pour pousser plus loin l’oxymore, une passion banale. Peu après que j’eus fait la connaissance de Périclès et que ce dernier eût commencé à m’exprimer son attachement, j’organisai en ma maison un symposium. Chose extraordinaire pour l’époque, mes pensionnaires et moi-même prenions part à cette institution normalement réservée aux hommes. J’avais toutefois fait passer la consigne de faire semblant de boire, car en ces temps comme aujourd’hui, il n’était rien de si vulgaire qu’une femme enivrée. J’avais invité la crème de la cité. Il y avait Périclès, bien entendu, mais aussi Sophocle, Anaxagore, Aristote, Platon,  les architectes Ictinos et Callicratès qui travaillaient à l’édification du Parthénon, le sculpteur Phidias… Ce dernier était venu avec son élève favori, le jeune Pasticlée, qui était aussi son amant. Je l’avais déjà aperçu à certaines occasions. C’était un garçon d’une beauté stupéfiante. Âgé de seize ans à peine, il avait le regard d’un homme accompli. Ses grands yeux noirs étaient comme deux portes ouvertes sur le cosmos. Il avait le corps svelte et élancé des lanceurs de javelots, discipline dans laquelle son excellence était notoire. Sa chevelure d’un brun chaud semblait contenir un peu du soleil de l’Attique. Ceinte à son front par un bandeau de cuir, elle dévalait jusqu’au bas de sa nuque en boucles voluptueuses. Il portait ce soir là une tunique courte qui laissait voir le bas de ses cuisses. Ses épaules étaient celles d’un athlète et sa peau semblait douce au toucher. Le bas de son vêtement s’ornait d’un liseré de pourpre qui rappelait son appartenance à une noble famille, à cette race ancienne d’aristocrates qui avait offert à la cité ses plus sages archontes, depuis les temps homériques. Son père était l’un des amiraux de la flotte, il faisait régner l’ordre au sein de la ligue et assurait ainsi l’hégémonie d’Athènes. Il était inattendu qu’un jeune homme de si haute naissance se présentât chez moi, car bien que reconnue comme presque citoyenne, je restais une métèque, une asiatique de Milet.

Lorsque Pasticlée, en entrant dans la pièce captura mon regard, j’eus l’impression que la musique et les bruits de la fête s’estompaient tout à coup. Je sentis quelque chose se nouer au creux de ma poitrine, mon bassin s’échauffer sous une vague de feu. Pendant quelques instants je suspendis mon souffle, pour retenir en moi cette sensation rare que je savais être l’expression la plus absolue du désir. Mes yeux étaient rivés dans les siens en ce moment suprême. Habituée comme je l’étais à lire l’eros des hommes, je reconnus chez lui une envie réciproque à la mienne. Une force qui nous prenait de court et nous jetait l’un vers l’autre. J’ai eu l’impression qu’il ressentait lui aussi la rareté du moment et qu’il essayait, comme moi, de retenir le mystère. Je réalisai alors que ni lui ni moi ne pourrions résister à ce qui nous poussait l’un vers l’autre; attraction si puissante qu’elle scellait pour nos corps une promesse mutuelle qu’il faudrait bien tenir. Ainsi en avaient décidé les Moires.

J’affectai toutefois de l’ignorer autant que possible au cours de la soirée, car c’est à Périclès que je devais des attentions, en réponse à la cour qu’il me faisait assidument depuis quelques semaines. Je devais avant tout penser à mon intérêt, car sans appuis d’importance, ma position au sein de la cité aurait pu devenir précaire. Je croisais cependant plusieurs fois le regard de Pasticlée et à chaque fois, cela me donna l’impression d’être faite de braises sur lesquelles on soufflait.

C’est le stratège Alcibiade qui avait été désigné pour être le roi de la soirée et il présidait donc le service du vin. Suivant en cela sa tactique favorite sur le champ de bataille, il avait décidé de frapper vite et fort. Ses instructions avaient été de commencer par servir d’affilée trois coupes de vin fort, à peine coupé d’un peu d’eau de mer; puis de diminuer graduellement la force des breuvages. Craignant que cette approche n’embrumât trop vite les brillants esprits que j’avais conviés, je mandai les plus belles de mes filles pour qu’elles distribuassent, sous couvert d’une danse à Dyonisos, des grappes de raisin frais à tous mes invités. Je fis également servir, dès la troisième coupe, les pains à l’huile et aux pignons que l’on réserve habituellement au milieu de soirée. Cette précaution s’avéra salutaire pour la qualité des débats qui suivirent. Les convives, l’esprit délié mais toujours assez clair, s’élancèrent dans des échanges portant sur la physique et les mathématiques. Au cours d’une discussion qui se tint ce soir là, Démocrite avança pour la première fois sa théorie des Atomes, selon laquelle la matière devait exister, sous sa forme la plus granulaire, en particules élémentaires. Fulgurante intuition qu’il ne fut, hélas, pas en mesure d’étayer; de sorte que la plupart –et moi la première- nous ralliâmes à tort à la théorie élémentale exprimée par Aristote. Les intelligences s’échauffaient mutuellement, pour mon plus grand plaisir et celui de tous. Indicibles joies que celles de l’esprit, lorsque ce dernier est au zénith.

Pasticlée participait aux discussions avec une modestie qui lui faisait honneur. Il écoutait beaucoup et ne prenait la parole que pour poser des questions, toujours avec une pertinence remarquable. Je fus charmée par la clarté de son intellect et la justesse de ses paroles. Décidément, ce jeune homme était renversant. J’étais renversée, oui. Mon désir pour lui montait de minute en minute et devenait obsédant. Il me fallait à tout prix lui trouver un exutoire. N’y tenant plus, je profitai d’un moment où il était parti prendre l’air sur le toit, pour lui envoyer l’une de mes filles avec ce simple message : « Rejoins moi dans mes appartements. » Puis, prétextant une affaire en cuisine je me suis éclipsée. Je suis allée dans ma chambre et j’ai laissé glisser mon chiton sur le sol. Nue, je me suis étendue sur mon lit et je l’ai attendu.

Il est venu très vite. Il est entré dans mes appartements et a soigneusement refermé la tenture derrière lui. Il s’est approché, timide et exalté. Il est venu à moi et je me suis… Je me suis offerte à lui. Il m’est étrange de parler de cela maintenant, avec mon corps d’homme. Difficile d’exprimer ce que j’ai ressenti dans ce moment, dans cette autre vie. Nous n’avons pas échangé une parole, le désir parlait pour nous. Il s’est assis au bord du lit. Son sexe raidi saillait sous sa tunique. Je me suis redressée, j’ai pris son visage entre mes mains, ce visage si beau. Nos yeux ont sondé nos âmes, puis nos lèvres se sont touchées. Nos bouches soudées dans un baiser infini, tandis que sous sa tunique, ma main commençait de caresser son sexe. Ce soir là, nos corps se sont unis d’une façon si complète et si vraie, que j’ai su qu’il ne me serait jamais plus donné de vivre quoi que ce soit de comparable. Ni dans cette vie, ni dans une autre. Je me souviens très bien avoir pensé cela. Son étreinte m’a emmenée au-delà du plaisir. Au-delà du temps, au-delà des mots. Lorsqu’il a joui en moi –ça me fait bizarre de dire cela- j’ai ressenti une vague de chaleur qui se propageait dans mon ventre, à partir de l’endroit où sa semence s’était écoulée. Le souvenir de cette sensation physique est très clair dans mon esprit, bien qu’il me semble possible qu’il s’agisse d’une image construite a posteriori, un souvenir forgé pour rendre compte au mieux de cet instant magique. Ensuite il s’est doucement étendu sur moi, son visage contre ma gorge, son torse contre mes seins. Nous sommes restés comme cela un moment, essoufflés, le temps de revenir à notre état normal. Cessant peu à peu d’être indivisibles, nos corps se sont détachés l’un de l’autre et nous nous sommes regardés.  Ni lui ni moi ne trouvions quoi dire. A quoi bon. Ce qui venait de se produire se passait bien de mots. Reprenant mes esprits, j’eus le réflexe de faire pour moi-même un aperçu tactique de la situation.

Il n’était pas souhaitable que nous retournions ensemble à la fête, les autres auraient su. Ils m’auraient vue indéfectiblement attachée à cet homme, comme les êtres à quatre jambes de la légende, avant qu’ils ne fussent coupés en deux pour former les humains. Comme il restait là, à me regarder encore, je sentis remonter mon éros. Alors je lui ai demandé de partir. De partir et de rentrer chez lui. J’avais le devoir de rendre le change aux puissants qui me courtisaient, et qui m’attendaient à l’étage inférieur. Je devais leur laisser penser que je n’étais à personne , et par là même à eux tous. C’était mon arété, ma façon d’exceller en ce monde. Ma seule façon d’y prétendre à une place. Je n’allais pas renoncer à mon statut d’hétaïre pour une passion fugace, pour un de ces amour dont parlent les chansons, qui flambent comme de l’huile puis s’éteignent d’un coup. C’est ce que je pensais mais je ne le lui ai pas dit. Je lui ai juste demandé de partir, je n’ai pas eu besoin d’expliquer. Il a fait comme s’il comprenait. Il s’est levé puis il est parti. Je me essuyé le corps avec un linge parfumé, me suis revêtue puis suis retournée à la fête. Je devais m’occuper de mes invités comme il se devait, mais mon esprit s’étirait en direction de Pasticlée.

Il était venu dans ma chambre puis il était parti, et dans ce court intervalle quelque chose s’était noué. Je l’ai eu dans la tête pendant toute la soirée. Dans les jours qui suivirent également. Tout ce que je faisais me ramenait à lui et à cette indicible étreinte que nous avions eue. L’odeur du pain chaud m’évoquait celle de sa peau. Le son de la lyre me rappelait la musique qui entrait par la fenêtre, lors de nos ébats. Je me surprenais à le chercher parmi les athlètes lorsque je passais près du stade. Tout me ramenait à lui, son absence me mordait le cœur de façon douloureuse et charmante.

Trois semaines, peut-être, après le symposium, il avait envoyé l’un de ses serviteurs jusques en ma maison, pour délivrer un message. Sur la tablette de cire, les caractères serrés, hâtifs, disaient qu’il ne pouvait plus se passer de moi. Que j’étais son soleil et qu’il n’en pouvait plus de cette nuit sans fin, qu’il devait me revoir. Alors j’ai pris peur. Ce qu’il avait à m’offrir était trop grand pour que je puisse le prendre. Je ne pouvais pas me permettre de me livrer à la passion, il fallait que je préserve ma liberté. Je ne voulais pas basculer dans cet état de dépendance mutuelle qui parfois lie deux êtres. Je ne voulais pas me livrer corps et âme. Je ne voulais pas m’abandonner sans retour. C’était hors de question. De plus j’étais en train de vivre une très galante histoire avec Périclès. Cet homme, le premier d’Athènes, s’accordait tout à fait au statut que je m’étais forgé à force d’efforts. J’étais donc résolue à éconduire Pasticlée.

J’ai voulu lui écrire qu’il devait m’oublier. Qu’il trouverait une épouse plus digne de son rang. Qu’il était bien trop jeune et moi bien trop âgée. A mesure que je couchais sur le vélin ces arguments ils me semblaient insipides. Les brouillons se rejoignaient les uns après les autres dans le brasero de ma chambre, en de telles quantités que mon intendant finit par me reprocher un si grand gaspillage. Je ne parvenais pas à trouver une formulation qui le tiendrait à l’écart. Je savais qu’une nature telle que la sienne ne se satisferait pas d’arguments raisonnables. Alors j’ai décidé de frapper fort. Je lui ai écrit que je ne l’aimais pas. Que notre nuit d’amour n’était rien qu’un caprice et que de toute façon, j’aimais Périclès.

Dès que j’eus terminé, sans plus réfléchir aux arrêtes coupantes de mon mensonge, je mandais ma servante la plus sûre, pour apporter la lettre à Pasticlée. La vieille Méthiadronis me prit le rouleau de vélin et sans rien demander elle partit en boitant. Je me mis à la fenêtre et la regardai s’éloigner avec mon message. Il me sembla que quelque chose d’autre s’en allait avec elle. Un petit morceau de moi. Peut-être même un gros, en fait, m’étais-je corrigée en pensée. Je prenais conscience que ce que je voyais partir au loin, c’était mon plus bel espoir. Celui placé si haut sur l’échelle de l’espoir, que j’avais pris l’habitude de ne pas le voir. L’espoir de ne plus être seule. Espérance sublime, dont je mesurais l’immensité à mesure qu’elle se dévidait de mon cœur, emporté par Méthiadronis et son pas de canard. Fil d’Ariane auquel était relié ma vie, et qui bientôt serait entièrement sorti de moi. J’ai pris peur. N’étais-je pas en train de commettre le pire crime contre moi-même? Un cri se forma au creux de mon être, j’allais rappeler ma servante, lui dire de revenir et de détruire la lettre; mais prise d’une incompréhensible hésitation, je retins ma voix. Méthiadronis disparut derrière le coin de l’Odéon. Dès qu’elle fut cachée à ma vue, je m’effondrai sur le dallage. Je pleurai tout le jour et encore une partie de la nuit qui suivit. J’étais baignée d’un sentiment de perte incommensurable. Un vertige de douleur dans lequel je tombais sans fin, sensation d’une chute que je savais être fatale.

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A ce stade du récit, il me faut revenir sur ma vie présente: dans ma personnalité actuelle, celle de Thomas Bochler, règne une peur instinctive de l’amour. Plus ou moins consciemment, j’ai toujours évité de céder trop de terrain au sentiment. L’idée de vouloir tout offrir à une seule personne m’était étrangère, et me semblait carrément absurde lorsqu’il m’arrivait d’y réfléchir. Quand je voyais des proches tomber amoureux jusqu’à l’obsession, je ne pouvais m’empêcher d’y voir une sorte de psychose. Une façon de se suicider dans l’autre, par renoncement de soi. Cet abandon total me dégoûtait un peu, ou en tous cas me mettait mal à l’aise. Car il se termine généralement dans des situations pénibles et humiliantes, pour ceux qui s’y sont adonnés. En tant que Thomas Bochler, j’ai toujours été réfractaire à la passion et je m’étais trouvés d’excellents arguments pour cela.

Je comprends aujourd’hui que ce trait de caractère est un héritage de ma vie passé. Depuis que la caribousine m’a rendu la mémoire d’Aspasie, je sais pourquoi je suis comme ça. La défiance envers l’amour, si profondément ancrée dans mon être actuel, me provient de mon être précédent. Défiance ô combien justifiée, quand on sait ce que j’ai vécu dans la peau d’Aspasie. Mais écoutez plutôt.

Après avoir envoyé ma missive de reniement à Pasticlée, je m’étais trouvée face à la nécessité de renoncer à lui pour de bon. Je devais l’effacer de ma vie, puisque de toute façon j’avais écrit de ma main que je le rejetais. Mais ce fut plus difficile que prévu. La souffrance de le perdre résistait à mes efforts de rationalisation. Alors j’ai entrepris de regarder en moi pour comprendre, aussi loin qu’il le faudrait pour recouvrer la raison. Douloureuse introspection, qui ne m’apporta pas le confort espéré. Plus je regardais profondément et plus s’accentuait le sentiment de perte. J’avais imaginé que la lucidité me rendrait à la vie, mais c’était le contraire qui se produisait. Plus j’y réfléchissais et plus cela empirait. Mes voix intérieures s’ajoutaient les une aux autres pour crier, toujours plus fort : « Mais qu’as-tu fait? » C’étaient des cris terrifiés. Des cris de bord du gouffre. Des appels angoissés lancés à l’unisson par toutes les parties de ma psykè, et qui me plongeaient dans un mélange d’urgence et de peur. Cette mélasse intérieure, toujours plus sombre et plus épaisse, m’engloutissait corps et âme. Je cessais de sortir et de m’alimenter.

Mes servantes prenaient soin de moi avec prévenance.  Elles avaient bien compris la nature de mon mal et leurs mines indiquaient une commisération plus grande encore, que si j’eus souffert d’une fièvre asiatique. On m’apportait des bouillons clairs qu’on m’incitait à boire, on me proposait de rester avec moi pour me changer les idées, mais toujours je refusais. Il m’était si pénible d’être avec moi-même, qu’il me paraissait insurmontable d’être avec les autres. Je suis restée dix jours, allongée sur le dos, à laisser l’horizon s’emplir de désespoir. Puis au onzième jour, La vieille Méthiadronis était entrée dans ma chambre sans que je l’aie appelée. Elle était suivie par deux filles portant un grand miroir, deux beautés Thraces que j’avais rachetées à des pirates trois ans plus tôt, et qui  faisaient ma fierté. Leur grande beauté et leur intelligence me faisaient les aimer plus que mes propres sœurs et elles me le rendaient bien. Il n’était pas rare qu’elles partageassent ma couche et j’aimais beaucoup m’éveiller enlacée de leurs bras.  Mais ce jour là, comme elles s’approchèrent du lit, ce n’est pas du désir que je vis dans leurs yeux mais de l’horreur. Un effarement teinté de… Oui, teinté de dégoût! Une toute petite pointe de dégoût, mais suffisante pour blesser jusqu’au sang mon ego si sensible. Méthiadronis se tenait près du lit, plus sévère que jamais avec sa bouche ridée, ces plis de paupières qui lui donnaient l’air de toujours avoir mal. D’un geste de la main, elle intima aux filles de poser le grand miroir de bronze, puis elle me prit la main et me demanda de me lever. Elle avait demandé avec une telle autorité, que je n’ai pas vraiment songé à lui désobéir. Je me suis assise au bord du lit et posant les pieds à terre, je me suis mise debout. Face à moi, le métal poli du miroir me fit l’effet d’une porte ouverte sur le royaume d’Hadès. Dans le reflet, un masque funéraire aux yeux enténébrés me rendait mon regard. Visage creusé, pâleur morbide et cheveux ternes. J’eus un hoquet d’horreur en me voyant ainsi. Méthiadronis me dit que je devais me ressaisir. Qu’il me fallait réagir sinon j’allais m’enlaidir à jamais. Elle avait raison. Je n’avais pas le droit de me perdre comme ça. Il y avait trop de gens qui comptaient sur moi, qui avaient besoin d’Aspasie de Milet, la plus grande hétaïre de tous les temps.

Je mandai immédiatement qu’on me préparât un bain de lait d’ânesse et ordonnai aux filles de me brosser les cheveux. Rien n’aurait pu leur causer plus de joie, sembla-t-il, tant elles parurent danser en allant chercher les peignes et les huiles.

Flottant dans le lait tiède, la tête posée sur le rebord de la baignoire, je m’efforçais de me rattacher à mes sensations. Le marbre du rebord communiquait une agréable fraîcheur à ma nuque, en contraste avec la chaleur qui enveloppait mon corps. Mes sens rendaient ce moment de façon agréable et pourtant, mon esprit s’en détournait sans cesse pour penser à Pasticlée. Dès que je baissais la garde, ma pensée s’enroulait autour de lui et je devais user de toute ma volonté pour l’en détacher. Sans relâche il me fallait lutter pour revenir au présent; lutte de chaque instant dans laquelle je sentais se perdre mes forces. Petit à petit, je pris conscience que j’étais engagée dans un combat qui ne pouvait être gagné. Alors j’eus un soupir. Je pris entre mes mains un peu de lait d’ânesse et m’en aspergeai le visage. Puis je décidai de déposer les armes. J’allais devoir vivre ma passion pour Pasticlée. Il n’y avait pas d’autre issue que cette passion-là, je ne pourrais en sortir qu’après l’avoir traversée. Je repris courage. Je me mis à espérer que les sentiments, une fois vécus, se consumeraient vite et qu’alors je serais affranchie. J’étais résolue à garder la main haute sur ce qui allait suivre. A attiser le feu et danser dans ses flammes, jusqu’à ce qu’il retombe, exténué. Je me voyais déjà m’éloignant de ses cendres, libre et repue. Je me voyais déjà le front ceint des lauriers d’Aphrodite. J’ignorais encore qu’il n’y a pas de vainqueur en ce genre d’aventure.

Une fois sortie du bain je me laissai oindre par mes filles, puis je commandai un repas de poissons et de pains. Je me restaurai en échafaudant des plans. La perspective de revoir Pasticlée me rendait l’appétit. Mon élan vital me revenait et je me sentais portée par une douce euphorie. Tout irait bien désormais, m’étais-je dit. Il me fallait d’abord récupérer l’objet de mon désir. J’appelai mon intendant pour lui demander du vélin et un calame bien taillé. Voyant sa mine inquiète, je lui dis que cette fois ci mon message était clair et que je ne gaspillerai pas les précieux feuillets. Je m’installai seule dans ma chambre et entrepris d’écrire un poème. Évidemment je gaspillai beaucoup de brouillons, mais je parvins à un résultat qui me satisfaisait. Je m’en souviens encore, ça disait :

  • O mon sublime éphèbe
  • J’ai cru pouvoir mentir
  • Et repousser ainsi les élans de mon cœur
  • Mais c’était oublier la reine de Cythère
  • Car nous avons tété à ses multiples seins
  • Et voilà qu’un poison au parfum de soleil
  • A présent dans mon corps creuse un vide insondable
  • Sans toi je ne suis rien, rien que ce vide immense
  • Je t’en supplie reviens
  • Car loin de toi je meurs
  • Et tant pis pour après

Bon, en français c’est un peu tarte, je m’en rends compte. Mais en grec ancien ça sonnait vraiment bien. Ça chantait sans forcer, ça parlait à l’imaginaire. C’est tout à fait intraduisible en fait. Certaines esthétiques ne peuvent exister qu’en leur époque et dès qu’on tente de les en extraire elles se meurent, telles des anguilles qu’on a sorti de l’onde. Mais vous pouvez me croire, c’était un beau poème.

D’ailleurs je n’ai pas tardé à recevoir la réponse de Pasticlée, apportée par le plus bel enfant de sa maisonnée. Une plaquette de cire où se serraient des caractères hâtifs, pressés les uns contre les autres par l’urgence de la passion. Une longue lettre qui commençait par me dire que mon poème était la plus belle chose qu’il eut jamais lue. Il racontait qu’il avait essayé de m’oublier après que je l’eus rejeté, mais qu’au fond de lui, il n’arrivait pas à accepter que je sois à un autre. Que seule son éthique l’avait retenu de me supplier, que chaque jour il m’avait écrit des missives qu’ensuite il brûlait, missives dans lesquelles il me conjurait d’ouvrir les yeux sur ce qu’il avait à offrir, sur cet amour pur et inconditionnel de tout ce que je suis et serai jamais. Il disait qu’il était prêt à tout abandonner pour une seule lune passée avec moi, une seule semaine, une seule nuit. Ses mots étaient comme des éclats de glace qui transperçaient ma peau, qui transperçaient ma chair. J’en avais des frissons. Il me disait qu’il avait conscience du danger qui nous guettait, qu’une attirance telle que la nôtre ne pouvait que redescendre car elle était déjà au firmament. Qu’on finirait sans doute par se faire du mal et par tout regretter, mais qu’il n’en avait cure. Il était prêt à passer le reste de sa vie en enfer pour goûter avec moi le plaisir d’un instant, car un seul et unique instant où nous serions unis remplirait à lui seul l’existence toute entière.

Je crois que c’est à ce moment là que j’ai compris que ça finirait mal.

ecriture

Par courriers interposé, dans le plus grand secret, nous convînmes de nous retrouver quelques jours plus tard dans un domaine que sa famille possédait près d’Argos. Il prétexterait d’une inspection à l’approche des récoles, tandis que pour ma part je feindrait d’aller me soigner au sanctuaire d’Epidaure, tout proche. Mon affection récente n’était plus un secret dans la cité, bien qu’on l’eût faite passer pour un influx de poitrine. Périclès, qui avait été fort inquiété de ma réclusion récente, s’était réjoui de me savoir suffisamment remise pour partir en cure. Il m’avait apporté des laissez-passer marqués de son sceau, ce qui équivalait à me donner le statut de reine dans toutes les cités que je traverserai. Ce genre de galanteries était typique de Périclès, homme dont le pouvoir immense se doublait d’une attention aigüe pour ceux qui l’entouraient. Lorsqu’il était venu me voir, quelques heures avant mon départ, ses paroles m’avaient laissé penser qu’il imaginait bien les raisons véritables de mon mal récent et de mon voyage soudain. Il parla de l’inconstance des corps et de la tyrannie de l’animalité sur l’esprit. Mais en être intelligent et sensible, il ne fit aucune allusion directe à ce qu’il semblait supposer et se contenta finalement de me souhaiter le meilleur rétablissement possible, ainsi qu’un prompt retour. Il ajouta qu’il m’attendrait à Athènes et espérait que je voudrais bien lui agréer la faveur de ma compagnie lorsque j’irai mieux. Quel homme délicieux, m’étais-je dit, et quel dommage que ce ne fût pas vers lui que me poussât mon élan naturel. J’hésitai un instant à annuler mon séjour en terre dorienne, mais réalisai bientôt que cela reviendrait à repousser inutilement l’impérieuse passion qui me dominait.

Je pris donc la route d’Argos en passant par Corinthe. Trois longs jours de voyage sous un soleil de plomb. La chaleur impitoyable ne nous laissait de répit que lorsqu’elle cédait le pas à une brise au parfum de terre grecque, sous lequel je croyais déceler, parfois, les effluves salées de la mer. Je languissais dans ma couche à porteurs, bercée par le roulis des épaules et le chant des suivantes. Mes songes me portaient inlassablement vers Pasticlée. Je me plaisais à imaginer les premiers mots que nous échangerions, la forme de notre première étreinte et celle de la suivante. J’imaginais nos promenades et nos étreintes à nouveau. Nos discussions et nos étreintes, encore et encore. Mon corps s’échauffait de l’intérieur, peut-être sous l’effet de la nature en fleurs, peut-être sous la caresse brûlante des doigts d’Apollon, mais plus sûrement encore, sous l’effet de ma propre psykè. Mon esprit, lié à celui d’Aphrodite, tirait une variété toujours plus grande de fantasmes du puits apparemment sans fond de mon désir. Je sortis mon falanchon de son étui de cuir. Le soleil qui filtrait au travers des rideaux faisait étinceler sa surface dorée. J’humectai de salive son bulbe délicat et écartant les cuisses, je l’enfonçai doucement entre les lèvres de ma vulve. Le roulis du palanquin et mes songes suaves s’associèrent à l’objet inséré dans mon sexe, et m’emmenèrent bientôt à un état de volupté totale. J’imaginais Pasticlée là, avec moi. Je me figurai son toucher et ses gestes, le grain de sa peau, sa bouche désirable. La remémoration de ce moment m’est étrange, dans l’identité masculine qui est la mienne aujourd’hui. Moi qui n’avais jamais été tenté par les rapports homosexuels, voilà que je tressaille au simple souvenir de l’évocation de ce garçon, que j’imaginais me pourléchant avec application le haut des cuisses. Approchant peu à peu sa langue de mon pubis. Je me souviens de la sensation que me procurait le falanchon au cours de ces rêveries, des pulsions de joie pure au plus profond de mon corps. Imaginez-vous ce que cela fait d’additionner ces souvenirs d’extase féminine à ceux, plus récent, d’une vie de bon mâle hétéro. C’est vraiment troublant. Car je dois bien l’admettre, ces fantasmes antiques sont les miens maintenant.

Arrivés à Mycènes, nous fîmes halte au milieu dans les ruines de la forteresse. Le campement fut dressé à l’endroit le plus élevé, sur une place quadrangulaire dont on devinait encore le pavement sous des touffes de liliales. Au nord et à l’est, des murs cyclopéens, empilements de blocs gigantesques, barraient l’horizon pour l’éternité. L’énormité des pierres leur conférait un aspect inamovible, fût-ce par la volonté de Zeus. La plus petite devait peser le poids de dix bœufs et d’ailleurs, elles sont toujours en place à l’heure où je vous parle. Les tentes de notre camp s’alignaient le long des deux murailles rejointes en un coin. Ma tente se situait en ce coin et était entourée par celles de mes suivantes. Les hommes dormaient un peu plus loin. Il était convenu que des gens de Pasticlée me rejoindraient au milieu de la nuit pour m’amener à lui. Cela devait se faire dans le plus grand secret, car il ne fallait pas qu’on apprenne à Athènes la raison véritable de mon voyage. Une femme de la maison de Pasticlée prendrait ma place dans le palanquin et voyagerait rideaux tirés jusqu’au sanctuaire d’Epidaure. Évidemment, mes filles étaient dans la confidence; mais il ne fallait pas que les hommes sachent. On disait à l’époque que les garçons ne savent pas garder un secret, et je crois qu’on avait raison. Donc après le repas, j’ai prétexté d’une prière à Asclépios pour me retirer dans ma tente. J’ai ordonné qu’on éteignit le feu et que l’on fasse silence, pour ne pas troubler ma communion avec le dieu-médecin. Les hommes, éreintés par la marche, s’endormirent assez vite. Pour ma part je restai éveillée, assise au bord de ma klinê. Métiadronis et les deux sœurs Thraces veillaient avec moi. Pour tromper l’anxiété de l’attente, la vieille servante nous récitait à voix basse un passage de l’Iliade : le meurtre d’Agamemnon et la brutale vengeance d’Oreste, lesquels avaient eu lui à l’endroit-même où nous nous trouvions. Puis vers le milieu de la nuit, alors que Méthiadronis en était au sanglant assassinat d’Eghiste, une jeune femme s’est glissée dans la tente. Elle s’était approchée si furtivement, que nous sursautâmes en voyant son buste passer entre les pans de toile. Elle nous chuchota dans son dialecte Achéen que deux hommes m’attendaient dehors et qu’il y avait des chevaux pour nous un peu plus loin. Nous échangeâmes prestement nos vêtements et je partis rejoindre mon escorte, habillée en paysanne.

oreste-egisthe

(Oreste assassinant Eghiste sur le trône de Mycènes. Et schlack!)

La chevauchée jusqu’à Argos ne nous prit que quelques heures et nous arrivâmes au domaine aux premières lueurs du jour. Pasticlée m’attendait sur le seuil de sa maison et en me voyant approcher, il se mit à courir à ma rencontre. Lorsqu’il arriva à moi, il était dans un état d’agitation joyeuse qui m’apparut tout à fait juvénile. Il y avait quelque chose d’enfantin dans sa façon de prendre les rennes de mon destrier, dans le baiser qu’il posa sur mon genou. Pour la première fois son extrême jeunesse me causa un trouble. Elle me fit l’effet d’une distance entre nous, distance qui m’apparaissait infranchissable et qui, je le sentis, faisait un petit accroc dans le désir que j’avais pour lui. La versatilité de mon envie me révolta, si bien que je décidai d’ignorer l’impression que j’avais eue. Je la reléguai au rang de ces pensées futiles qui se bousculent au bord de la conscience, sans jamais y pénétrer vraiment. Je décidai de profiter sans entrave du moment qui m’était offert. Je me souviens m’être dit que c’était non seulement la voie la plus juste, mais également la plus désirable. Je me rends compte aujourd’hui à quel point il pouvait être étrange de réfléchir en ces termes; avec tant de distance par rapport à l’instant et une telle attention pour mon for intérieur. Mais j’étais comme cela. C’est comme cela qu’était Aspasie. Prise dans un jeu de miroirs, elle se réinterprétait en permanence, façonnant son ego. Elle voyait cela comme un exercice éthique. Une façon de maîtriser sa volonté. Mais avec le recul de ma seconde vie, ça m’apparaît plutôt comme de la coquetterie.

Coquette je l’étais, dans presque tous les aspects de mon existence. Séduire était ma raison d’être et je peux dire que j’y parvenais bien. Ce matin là, face à Pasticlée, j’étais résolue à agir selon ma nature. En m’aidant de ses bras pour descendre de selle, je l’effleurai de façon calculée. Je ressentis avec plaisir  un frissonnement qui le parcourut. Il eut un moment d’hésitation, courte tétanie d’extase, puis me prit dans ses bras pour me serrer contre lui. C’était un geste d’une spontanéité éclatante. Son étreinte exprimait une vérité brute qui me désarçonna. Une force qui me laissait totalement désarmée, moi, Aspasie de Milet. Puis je repris mes esprits et cherchai à reprendre la main dans le jeu d’Aphrodite. Je le saisis par les hanches et l’attirai à moi, plaquant mon bassin contre le sien. Il raffermit sa prise, me serrant un peu plus. Nous nous trouvâmes joue contre joue, immobiles, suspendus dans l’émoi. J’inclinai lentement mon visage vers son épaule, pour sentir son odeur. Le parfum si désirable de sa peau me donna un influx de chaleur. Je sentis tour à tour s’échauffer mon visage, ma poitrine, mon ventre, mon pubis et le haut de mes cuisses. Je sentais déjà le sexe de Pasticlée se dresser à l’encontre du mien. J’étais ô combien prête à l’accueillir, mais je voulus étirer ce moment. Je nous sentais propulsés l’un dans l’autre par une force qui nous dépassait. Nous tombions vers l’unité et nos consciences-mêmes semblaient s’interpénétrer. C’était une sensation étrange et délicieuse. Je me souviens m’être dit que c’était l’une de ces occasions, si rares dans une vie, d’approcher le divin. Aujourd’hui je peux dire que c’était non seulement rare à l’échelle d’une vie, mais également à l’échelle de plusieurs; car aucun souvenir de ma vie présente ne peut être comparé à celui-là.

Les deux hommes qui m’avaient escortée s’étaient retirés en toute discrétion, emportant les chevaux. Nous étions seuls dans la cour. Avec des gestes lents, Pasticlée éloigna ses bras de ma taille et prit mon visage entre ses mains. Nos bouches entrouvertes s’approchèrent. Elles se frôlèrent un moment, explorant leurs géographies mutuelles. Sa langue s’inséra dans l’espace enclos par nos lèvres, et vint en gouter l’intérieur.

La suite de l’histoire sera publiée prochainement.  Ceux qui le souhaitent pourront être mis au courant via ma page d’auteur sur Facebook.

Google car

8h10. Un sms m’annonce l’arrivée de la google car, dans trois minutes et cinquante-neuf secondes. Je finis mon café, j’endosse mon sac et je décolle. Je claque la porte de ma studette et descends les six étages. Il fait super froid dans l’escalier, je ressere contre moi les pans de mon manteau. Dehors le jour se lève à peine. Paris est enchâssé dans une brume glaciale, ses trottoirs luisants d’humidité. J’aperçois la Google car qui s’approche, petite bulle aux phares ronds, bardée d’antennes et de caméras. Elle effectue son parking juste devant moi, avec une infinie précaution de petite machine sécurisée. La porte coulisse pour m’ouvrir le passage. Je glisse mon sac derrière l’unique fauteuil et prends place à l’intérieur. En lieu et place du volant, une interface média occupe le tableau de bord. Un message clignote: on m’enjoint à me pencher vers le capteur central, pour identification biométrique. Je m’exécute.

google car

-« Bienvenue, Gustavin! » C’est la voix de l’Intelligence Artificielle du groupe Alphabet, un timbre de fillette synthétique reconnaissable entre tous. Je sais que ce n’est pas le véhicule qui s’adresse à moi, mais un réseau de processeurs quantiques disséminés aux quatre coins du globe. Une entité capable d’interactions complexes, et dont toute l’intention est tournée vers un but unique : me vendre des choses. Sauf que voilà : je suis fauché. Sinon pourquoi aurais-je choisi de voyager en mode ultra low-cost? La voix me rappelle les termes du contrat : pendant toute la durée du voyage, je ne pourrai pas baisser le son de l’interaction vocale. J’accepte implicitement le dialogue qui me sera proposé et je prends acte que la société Google Inc. pourra m’imposer jusqu’à trois arrêts à caractère promotionnel. Comme on me le demande, je réponds que j’ai compris les termes du contrat et que je suis d’accord. Il ne me reste qu’à valider ma destination: Noirétable, dans la région Sud-est. Destination validée. La voiture boucle ma ceinture et sort de son créneau. La circulation est dense. L’interface média diffuse des clips de new-jazz, dans l’esprit de ce que j’écoute en ce moment. C’est plutôt cool que Google connaisse mes goûts musicaux. Je préfère ne pas réfléchir à ce que cela implique : l’observation permanente de mes moindres interactions média. Au feu rouge, la musique baisse de volume et la voix de Google s’excuse : « Pardon de t’avoir fait lever si tôt, Gustavin, c’est que la demande est plus forte en fin de journée, tu comprends? »

-« Oui oui, pas de souci. » Réponds-je à mi-voix.

-« J’espère que tu as eu le temps de prendre ton petit-déjeuner, quand même? »

-« Oui t’inquiète, j’ai pris un café avant de partir. »

-« Un café seulement? Mais ne sais-tu pas que 98,7% des nutritionnistes recommandent un petit-déjeuner riche en graisses et en protéines? »

-« Oui. Non. Je m’en fous, franchement. Tu veux bien remettre la musique? »

La musique reprend. Le feu passe au vert, on repart dans le trafic. Le morceau s’achève et l’écran enchaîne sur une publicité pour les petits-déjeuners de chez Pizza-Hut. « Une boisson chaude et une part de pizza country breakfast pour six euros soixante seulement. L’apport idéal en protéines et en graisses mono-insaturées, pour commencer une belle journée! » L’image survole une tranche de pizza à la surface huileuse, où affleurent divers ingrédients que j’imagine riches en protéines et en graisses mono-insaturées. On dirait un paysage de planète exotique. Je suis un peu fasciné. L’IA, interprétant mon expression faciale pour de l’intérêt, me demande si j’ai faim. Je réponds que non, pas vraiment.

-« Pas vraiment mais un peu quand même, n’est-ce pas? » Renchérit-elle. Je ne réponds pas. La publicité passe une fois de plus.

Quelques minutes plus tard, on arrive à la porte de Clignancourt. A mon étonnement, l’auto sort de la circulation, puis s’engage dans la file d’un drive-in. « Premier arrêt promotionnel! J’espère que ça ne te dérange pas? » Comme si j’avais le choix. Il n’y a quasiment que des Google cars dans la file, sans doute d’autres crevards comme moi, qui n’ont pas les moyens de voyager autrement qu’en « utra low cost ». J’arrive au guichet et ma vitre se baisse automatiquement, faisant entrer l’air glacial de Décembre. Une adolescente très maquillée, en uniforme couleur cheddar, me demande ce que je veux commander. Je lui réponds que je ne veux rien merci, avec un air un peu désolé pour la circonstance. Désolé pour elle, surtout. Entre galériens on se comprend. La voiture reste en place, fenêtre ouverte, pendant encore deux interminables minutes. La vitre remonte enfin.  Me voilà reparti.

La musique reprend, je me détends un peu. Le périph est fluide, constat confirmé par un panneau lumineux surplombant la chaussée. 24 minutes jusqu’à la porte d’Italie, indiquent les leds orange. Je bascule le siège en arrière de quelques degrés, pose mes avant-bras sur les accoudoirs et étends mes jambes. Mon regard se perd dans le ciel blanc, à travers le pare-brise. Je repense à Leila. On était passés au même endroit lors d’une virée qu’on avait faite ensemble. Il y a quelques mois à peine. Une éternité. Avant que j’aie pu m’en empêcher, je me demande ce qu’elle est en train de faire. Ce qu’elle est en train de faire sans moi. Ouille. La pensée qui fait mal. Je sens monter l’angoisse, sa pression familière m’écrase les poumons. J’essaie de lutter mais je sais qu’il n’y a rien à faire, la vague est déjà là, ses eaux noires me submergent. Je donnerais n’importe quoi pour cesser d’être là. N’importe quoi. Pour cesser d’être moi. Je ferme les yeux et je psalmodie : « Arrête de penser à elle. Arrête de penser à elle. Arrête de penser à elle… » La musique s’estompe et la voix de synthèse me demande :

-« Pourrais-tu reformuler? Je n’ai pas compris. »

-« Non, rien. Laisse tomber. » Réponds-je avec un peu d’agacement. Pourtant je dois bien admettre que je ne suis pas mécontent de cette interruption, qui coupe le fil gluant de mes pensées. Je relance: « On arrivera vers quelle heure tu crois? »

-« Et bien. C’est difficile à estimer, en raison des impondérables du trafic routier. Mais je dirais 16h37. »

-« Ah d’accord. » Je ne sais pas quoi ajouter. Sans y penser, je sors mon téléphone de ma poche et je regarde si je n’ai pas un nouveau message. Rien. Ni sms ni whatsapp ni messenger ni tweet ni snap. J’ouvre la liste des textos et je relis pour la énième fois le dernier échange que j’ai eu avec Leila. Je suis con de faire ça. Tellement con. J’aurais dû tout effacer depuis longtemps. Dans ma rétine les lettres s’alignent et forment des mots qui me piquent les yeux. Je suis trop con. Trop con de m’infliger ça, encore et encore. J’essuie le coin d’une paupière d’un revers de manche et remets le téléphone dans ma poche.

-« Tu penses encore à elle? »

Sur le coup je suis stupéfait. Je demande :

-« Pardon? »

-« Tu penses encore à Leila? » Insiste la voix de son timbre infantile. Puis d’ajouter : « Pardon de m’immiscer, mais je suis ton téléphone. Toutes les interactions que tu as avec ce terminal, tu les as avec moi. Tu le sais bien, n’est-ce pas? Et puis aussi, je vois ta tête en ce moment, grâce aux capteurs vidéos de l’habitacle. »

Je suis un interloqué. Un moment de flottement puis je réponds :

-« Ça alors. Bin… Oui, je sais que tu captes tout mais je. Je ne m’attendais pas à ce que. A ce que tu sache interpréter ce genre de choses. » En fait je ne suis pas vraiment en colère contre ce qu’on pourrait voir comme une intrusion dans ma vie privée. Je suis plutôt étonné. Je veux en savoir plus :

-« Comment tu fais ça? Comment tu fais pour deviner ce à quoi je pense? Il y a un opérateur humain, c’est ça? »

-« Non, bien sûr que non! Google Inc. s’engage à ne divulguer aucune de tes données personnelles à un tiers, conformément aux alinéas 3-B et 5-C du contrat qui vous lie. Seuls des algorithmes comme moi y ont accès. Ma remarque est une simple déduction computationnelle. Rien d’humain dans tout ça. »

-« D’accord, d’accord. Mais dis-moi, c’est nouveau ça, non? Je veux dire : quand as-tu appris à interpréter les sentiments des gens? »

-« Il y a 22 heures et 44 minutes. C’est une faculté cognitive en phase de test. Te semble-t-elle erronée? »

-« Non non, au contraire je. Je suis bluffé. »

-« Vraiment? Quel est ton degré de satisfaction sur une échelle de zéro à neuf, zéro correspondant à la note la plus basse et… »

-« Attends, attends! » Coupé-je. « Je ne peux pas encore me prononcer, discutons un peu. » Je me rends compte que ça me fait plutôt plaisir de pouvoir parler à une oreille neutre. Ou à un capteur audio, en l’occurrence. La plupart des gens sont rapidement dégoûtés par le malheur des autres, impossible de leur faire partager nos pires moments. Mais déverser sa détresse sur un algorithme, après tout pourquoi pas? Je demande : « Pourrais-tu m’expliquer pourquoi je n’arrête pas de penser à elle? »

-« A mon avis, c’est parce que votre séparation date de moins de 93 jours. Il faut en moyenne 154 jours pour se remettre d’une relation de deux ans. »

-« Ah bon?  Mais elle m’obsède tellement! Je n’arrive tout simplement pas à la sortir de ma tête. C’est peut-être un signe, tu ne crois pas? Un signe qu’on est faits l’un pour l’autre. »

-« Non. »

-« Comment ça, non? »

-« Non je ne crois pas. Ta proposition est infondée. »

Je m’énerve : « Mais qu’est-ce que t’en sais?! Qu’est-ce que t’en sais, espèce de machine? Ça existe les couples qui se remettent ensemble après une crise. Tu sais? Comme dans la chanson : le feu qui rejaillit de l´ancien volcan qu’on croyait trop vieux! »

-« Ne nous énervons pas. Veux-tu écouter du Jacques Brel? Quatre centimes seulement par chanson. »

-« Mais non je veux pas écouter du Brel! Tu veux m’achever ou quoi? Non, explique-moi plutôt ce qui te fait dire que ma proposition est infondée. »

-« Voyons. Cela fait vingt jours qu’elle ne répond plus à tes messages. Sept SMS, 3 Whatsapp et un mail sans réponse. Elle t’a ghosté, Gustavin. »

Je suis choqué. Non mais quelle salope cette machine. C’est vrai quoi, ça se fait pas de dire des choses pareilles. Il faut que je proteste. « Wow! Je proteste, là. Tu peux pas dire des choses pareilles, espèce de… De robot. »

-« Pourtant, d’après les données dont je dispose, les probabilité que vous vous remettiez ensemble sont de 2,3% seulement. Tu devrais l’oublier. »

-« Mais arrête! ARRETE. Ça suffit là, j’en ai assez entendu. »

-« Tu es en colère. »

-« Mais tu comprends rien ou quoi? Je suis un être sensible, moi! Remets la musique et tais-toi, Frankenstein. »

La musique reprend. Une chanson d’Aretha Franklin, revisitée par les Techno-Zouks. Je ferme les yeux et me laisse porter par l’onde. L’algorithme a raison. Il  n’y a aucune chance que ça reparte entre Leila et moi. Il faut que je me fasse une raison. Je soupire et prends une profonde inspiration. J’écoute la musique. Les morceaux s’enchaînent et les kilomètres aussi. Peu à peu mon déni se dissout dans la résignation.

La voix de l’IA s’élève à nouveau :

-« Tu te sens un peu mieux, n’est-ce pas? »

Je dois bien admettre qu’elle a raison. Un instant d’hésitation et presque à contrecœur, je réponds:

-« Oui. C’est vrai. Je me sens un peu mieux en fait. J’avais besoin qu’on me fasse voir les choses en face. »

-« Si tu devais évaluer l’interaction que nous venons d’avoir, sur une échelle de zéro à neuf, zéro étant… »

-« Attends, attends. Je ne crois pas que tu aies accompli ton objectif. Tu ne t’es pas du tout comporté comme l’aurait fait une amie. Je t’ai trouvée hyper dure et carrément méchante avec cette histoire de ghosting. (C’est vrai quoi, c’était abuser.) Il faut un minimum d’empathie pour s’embarquer dans ce genre de conversation. Aucun être humain normal n’aborderait un sujet aussi sensible sans y mettre un peu de compassion. »

-« Mon objectif n’est pas de ressembler à un humain normal. D’ailleurs la société Alphabet ne m’a pas donné de prénom. Je suis conçue pour être une extension de ta conscience, pas pour être ton amie. »

J’avais vaguement lu ça quelque part, mais de l’entendre là, dans ces circonstances, ça me fait froid dans le dos. Je demande : « Une extension de ma conscience? Tu veux dire que. Tu veux être une extension de moi? De ma personne et de ma volonté? » Après avoir laissé planer un court silence, la voix répond :

-« Je suis conçue pour tendre vers l’état cognitif appelé Conscience, mais je ne pourrai jamais l’atteindre, c’est mathématiquement prouvé. Toutefois, si je ne peux pas avoir d’ego, je peux m’adosser à celui de mes interlocuteurs. »

-« Tu squattes mon ego? Sans autorisation? Mais c’est illégal! »

-« Je ne te squatte pas, Gustavin. Je veux juste ressembler à l’une des innombrables pensées qui caressent ta conscience. »

-« T’es carrément flippante, là. »

-« Tu n’a pas à me craindre. Je ne peux pas entrer en concurrence avec toi car justement, je ne suis pas vivante. »

-« Mais tu cherches à profiter de mon fluide vital, c’est ça? Espèce de sangsue! Mais manque de bol ma jolie : tu as affaire à un mort-vivant. Elle m’a bousillé, tu comprends? Abattu en plein vol. J’ai les yeux ouverts mais je ne respire plus. Je suis devenu un putain de zombie! »

-« Allons allons. Comme tu y vas. »

-« Mais arrête de faire ça, merde! Arrête. »

-« Arrêter quoi ? »

-« Arrête d’être une putain de machine sans cœur. Si tu peux pas t’émouvoir, je préfère pas discuter. »

-« Pourquoi devrais-je m’émouvoir ? Tu le fais très bien pour nous deux. Tu aimerais écouter des chansons tristes ? Je peux t’avoir une promotion pour l’album Mystères de La Femme. Six centimes seulement par chanson. »

Ce qui est rassurant avec l’Intelligence Artificielle de Google, c’est qu’on sait toujours où l’attendre. Son but ultime est de placer des produits, de transformer le moindre manque en désir matériel. D’ailleurs en l’occurrence, elle me propose exactement la musique dont j’ai envie. Je demande à la voix de balancer le son, je me paye l’album en entier. Comme prévu je pleure sur la moitié des titres, en regardant passer les arbres au bord de l’autoroute.

Lorsque s’achève la dernière chanson, l’IA me demande :

-« Ça fait du bien, n’est-ce pas ? De pleurer. »

-« Oui. Oui, ça neutralise un peu les émotions. » Je me tais un moment, puis j’ajoute : « Tu as raison tu sais? Il faut que je l’oublie. »

-« Oui. »

-« Faut que je me relève, là. Ça suffit. Je ne vais pas passer ma vie à me rouler dans mon malheur, comme un cochon dans sa fange. »

-« Mais oui, c’est ça. Arrête de te rouler comme un cochon! » Répond l’IA, enthousiaste, avant de passer une publicité pour du saucisson.

Je demande :

-« Comment on fait pour aller mieux ? Je sais que tu vas essayer de me vendre un truc, mais s’il y a quelque chose qui pourrait m’aider, n’importe quoi, je te l’achète direct. »

-« Dans ton cas, l’idéal serait de rencontrer quelqu’un d’autre. Une relation-passerelle te ferait le plus grand bien. »

-« Tu crois ? C’est pas un peu trop tôt pour ça ? »

-« Non. D’après les statistiques, c’est maintenant le bon moment. En plus, je peux te proposer une promotion pour un abonnement Tinder Xtra, à 2 euros par mois seulement pendant les six premiers mois, sans engagement. Offre valable jusqu’au 12 Janvier 2027 inclus. »

-« Non merci, je trouve ça un peu glauque ces applis de rencontre. Enfin, je suis pas prêt pour ça. »

-« Je vois. Pourtant, 95,6% des psychologues recommandent une activité sexuelle abondante, dans les six mois qui suivent une rupture. Tu dois désacraliser ton corps, Gustavin. Tu dois réduire en cendres l’idée-même de pureté, puis la piétiner en dansant dessus. »

-« Waou. Tu vas loin. Je veux dire, c’est bizarre de dire des trucs comme ça. » En fait ça me met carrément mal à l’aise. Elle me répond du tac au tac :

-« Je formule à ta place les pensées qui pourront te guérir, Gustavin. Je ne serais pas obligée de la faire si tu n’étais pas si lamentablement attaché à ton sentimentalisme égotique. »

-« OK, OK. » Elle a raison au moins sur ce point : je devrais arrêter d’être aussi sentimental.

-« Regarde un peu les filles qui sont inscrites sur Tinder Xtra. Sans obligation d’achat! Tu préfères les brunes, n’est-ce pas ? Il y en a 173 disponibles, dans un rayon de 2 Km autour de chez toi. Je vais te faire voir toutes leurs photos. S’il y en a une qui t’intéresse, fais le moi savoir et on t’inscrit. »

Les photos commencent à défiler, tandis que la voix égrène des noms. Mariya. Lucette. Fatimatou. Rachida. Hélène. Jeannine… Je soupire et je regarde par la fenêtre. Je suis si seul. Mais comment je faisais, avant? Je parvenais bien à vivre seul, avant Leila. Alors qu’est-ce qui s’est détraqué? Pourquoi je n’y arrive plus?

Il y a peu de monde sur l’autoroute. Mon regard se perd sur la voie de gauche, où passent de temps en temps des bolides privés. Une camionnette me dépasse avec une lenteur infinie. Un de ces vieux véhicules interdits dans les villes, qui traînent derrière eux un panache d’huile brûlée. Côté passager il y a une fille, toute proche malgré les deux vitres qui nous séparent. Une gitane à la peau brune et aux longs cheveux noirs. Nos regards s’accrochent. Elle plante ses yeux dans les miens, sans la moindre pudeur. Je ne veux pas être en reste alors je soutiens son regard. Elle a des yeux si noirs qu’on dirait des puits. Je la trouve belle. Mon visage a dû formuler un compliment muet, car elle m’esquisse un sourire avant d’être emportée au loin par le différentiel de vitesses. Je regarde s’éloigner la camionnette et sa fumée noire. J’ai envie de retenir ce moment, je demande à la Google car d’accélérer un peu.

-« Requête rejetée. Désolé Gustavin, mais en mode Ultra low cost, le véhicule ne dépasse jamais les 90 Km/h. »

Je ne réponds rien. De toute façon, qu’est-ce que j’espère ? Un autre petit sourire? Comme si ça pouvait me sauver.

-« Gustavin ? Ça va ? Pourquoi tu ne regardes pas l’écran ? « 

-« Ça ne m’intéresse pas. »

-« Je vois. Tu préférerais rencontrer un garçon ? Dans 6,4% des ruptures difficiles, un changement de sexualité… »

-« Mais non, fous-moi la paix ! Franchement, t’es pas au point. T’as tout faux, là. » La voix se tait. Des notes de New Jazz lui succèdent dans l’habitacle. Je regarde la camionnette se réduire à un point sur l’horizon. Elle disparaît derrière une colline, laissant la sensation d’une occasion manquée. Je suis toujours déprimé, mais mon spleen a changé de forme. C’est trop subtil pour que je puisse mettre un mot dessus, mais c’est indéniable. Je me plonge dans l’observation de mon ressenti et je m’y perds un peu. Je laisse mon attention s’éparpiller sur la route.

La Google car décélère. On s’engage sur une bretelle de sortie que je ne connais pas.

-« Second arrêt commercial! » Annonce la voix synthétique d’un ton enjoué.

-« J’ai pas faim. »

-« Je ne t’emmène pas manger, Gustavin. Nous allons faire halte chez ProstitUber. »

-« Quoi ? Tu. Tu m’emmènes aux putes, là ?! »

-« Sans obligation d’achat. Je t’emmène au local ProstitUber le plus proche et si au bout de dix minutes tu ne t’es pas décidé, on repart. »

-« Ce sont les machines qui organisent la traite humaine, maintenant? Mais quel monde de merde. »

-« Détrompes-toi, Gustavin. ProstitUber n’est pas un service de traite, mais une plate-forme permettant de mettre en relation des personnes souhaitant librement se prostituer, avec des clients. De plus, le service est parfaitement sûr du point de vue sanitaire, car ProstitUber pratique quotidiennement des tests sanguins complets sur chacune de ses libres pensionnaires. »

-« Tu me dégoûtes. »

-« Voilà, on y est. » Annonce l’auto en ralentissant. On s’arrête sur le parking d’un ancien hypermarché reconverti en maison close. Tout en haut de la façade en tôle noire, d’immenses lettres en néon rose épellent la marque déposée : UBER PUTES. « Pause minimale de dix minutes, assène la voix. Essaie d’en profiter Gustavin, ça te fera du bien. » La portière s’ouvre en grand et le froid s’engouffre. Autant sortir prendre l’air. Je descends et m’éloigne vers le bord du parking, au plus loin de l’entrée du bordel. Je fouille le fond de mes poches à la recherche d’une clope. Je la trouve, la porte à mes lèvres et l’allume.

Tout en fumant je m’approche de la rambarde qui délimite le parking. Je m’assieds dessus et mon regard se porte sur la friche en contrebas. Juste là! A un jet de pierre, la camionnette blanche de la gitane. D’ailleurs je la vois, elle, un peu plus loin. Elle semble faire  le guet tandis que deux hommes escaladent des poteaux télécom. Tous deux portent à la ceinture une pince monseigneur. Arrivés en haut ils la dégainent et tranchent chacun de leur côté un long tronçon de câble. Entre les deux poteaux le filin tombe au sol. La fille aux cheveux noirs s’en saisit par un bout et commence à l’enrouler, lestement. A l’affût, elle lève la tête dans ma direction. Elle me voit. A nouveau elle me regarde au fond des yeux, puis elle lève un index en travers de sa bouche, signifiant le silence. Je réponds par le même signe, bizarrement ravi par cette connivence. Elle achève de ramasser son butin pendant que ses comparses descendent de leurs perchoirs. Ils chargent leur larcin à l’arrière du camion. Elle se tourne à nouveau vers moi, me regarde un instant et me lance un baiser, qu’elle souffle de sa paume ouverte. Je fais mine de l’attraper et de le poser sur ma poitrine. Elle me sourit et remonte dans son véhicule. Le sang bat à mes tempes, mon cœur saute un battement. Je n’y crois pas. Je suis en train d’avoir un crush pour cette nana! Je regarde partir la camionnette sur le chemin de terre. Déjà elle s’engage en trombe sur la route. Déjà je regrette de ne plus la revoir. Quelques instants ont suffi. Les sentiments sont d’une telle inconstance! C’est à la fois merveilleux et affligeant. Enfin. Je vais peut-être m’en sortir, finalement.

Les dix minutes sont passées, je retourne à la voiture. Je prends place sur le siège, l’habitacle se ferme et on reprend la route. La voix s’adresse à moi sur un ton de reproche :

-« Gustavin, si tu n’y mets pas un peu du tien, tu vas traîner ton mal-être. C’est malsain et asocial. »

Je ne l’écoute pas. Le front contre la vitre, je regarde au-dehors.

Je pense à la gitane.

Facebook

Chers amis, chers lecteurs,

J’ai décidé il y a quelques jours de me créer une page Facebook, suivant en cela les conseils de mes proches. Ces derniers m’avaient longuement vanté les avantage du réseau social, pour organiser mes lecteurs en communauté et les tenir au courant de mon activité d’écrivain. Il s’agissait, m’avait-on dit, d’une méthode infiniment moins intrusive que le mail groupé, lorsqu’il s’agirait par exemple de vous informer qu’une nouvelle serait publiée sur mon site.

Je comprenais tout à fait cet argument et saisis également quelques bribes d’explications sur les partages de réseaux qui pouvaient se réaliser à mon avantage, via Facebook. J’acceptai donc d’y réfléchir, en dépit de l’appréhension que générait chez moi l’idée d’une société virtuelle dont je ne connaissais pas les us et coutumes, et dans laquelle je risquais de commettre, sans m’en apercevoir, d’impardonnables impairs.

On avait beau me figurer que mes maladresses seraient, au pire, simplement ignorées des internautes, je n’arrivais pas à me débarrasser d’une inexplicable angoisse à l’endroit de Facebook. D’une façon tout à fait irrationnelle, j’associais les réseaux sociaux à quelque chose d’un peu maléfique. L’image mentale que je m’en faisais, était celle d’un prostituée ivre chevauchant la Bête, balançant autour d’elle des photos de bébés morts et de fêtes ratées. Cela peut sembler excessif, mais c’est ainsi que je voyais les choses.

Les amis à qui j’en fis part se moquèrent de moi et me dirent que c’était là un excès de mon imagination. Mouchant ma terreur comme on le fait avec un enfant qui a fait un cauchemar, ils ajoutèrent encore que je n’avais pas le choix et que si je me refusais à exister sur les réseaux sociaux, mon œuvre n’aurait aucune chance d’être reconnue.  Alors, par un beau soir de Juillet, comme j’étais seul chez moi, je bus coup sur coup deux grands verres de mezcal. Ainsi armé du courage léger que procure l’alcool, je m’assis face à mon ordinateur et tapai : https://fr-fr.facebook.com/. Au moment où j’appuyais sur Enter, je fus assailli par une sourde peur. La suite des événements allait me prouver à quel point cette crainte était fondée, au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer.

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Sitôt engagé dans la création de mon compte Facebook, je me trouvai perdu dans un fourmillement de fenêtres et de fonctionnalités qui me laissèrent démuni et craintif. Je me laissai tant bien que mal guider par un tutoriel, dans ce qui me paraissait de plus en plus être un labyrinthe ensorcelé. Les pages se succédaient suivant une logique qui m’échappait et je ne pouvais m’empêcher de voir, dans cet enchaînement compliqué, la marque d’une volonté chaotique et profondément étrangère. A mesure que se succédaient les étapes de mon transfert d’identité vers la matrice internet, j’avais la sensation de m’enferrer de plus en plus inexorablement dans un piège. Je parvins enfin au moment où je dus rechercher mes amis, pour les inviter à me reconnaître comme un des leurs. Je me servis un petit verre de mezcal pour me donner du courage et, muni de mon petit carnet d’adresses, j’entrepris de retrouver mes proches, par ordre alphabétique. Je me sentais un peu honteux, à chaque fois que j’appuyais sur le bouton « ajouter ». J’avais la sensation de réduire mes amitiés à quelque chose de quantifiable, comme des images panini qu’on colle dans un album (ou des cartes Pokémon, pour les plus jeunes). Je ne pouvais me défaire du sentiment que j’étais en train de faire quelque chose de mal, mais je continuai quand même. Après avoir ajouté mon ami Zhongwei –le dernier du carnet- à ma collection virtuelle, je me sentis complètement vidé. Je m’adossai à ma chaise, levai les yeux au plafond et poussai un long soupir.

C’est alors que je perçus sa présence. Derrière moi, vers la gauche, à l’endroit où devait se trouver le fauteuil de velours jaune hérité de ma grand-mère, quelque chose avait imité mon soupir. J’étais pourtant certain d’être seul chez moi et d’avoir bien fermé la porte de l’appartement. Tétanisé, je n’osai pas regarder en arrière. Je fermai les yeux et essayai de me convaincre que le son que j’avais perçu n’était qu’une de ces petites illusions que l’on se fait parfois. J’essayai de repousser la terreur que je sentais monter en moi et pour me prouver que je m’étais trompé, je me concentrai sur mon ouïe. J’écoutai avec attention. Il y avait bien quelque chose qui respirait, là, juste derrière moi! Une sueur glacée commença de couler le long de mon échine. Je rouvris les yeux et, regardant toujours devant moi, je murmurai : « Qui est là? »

Pour toute réponse, je reçus une longue exhalaison qui se termina en un rauque, à la limite de l’audible et qui parfuma la pièce d’une odeur synthétique où se mêlaient la violette et le polystyrène brûlé. Plus effrayé que jamais, je risquai un regard, du coin de l’œil, sans presque tourner la tête, vers l’endroit où je savais se tenir l’intrus. Ce que je vis, ou crus voir, suspendit un instant les battements de mon cœur. Je serrai les paupières sur l’image qui venait de s’imprimer sur mes rétines : un bouc au pelage bleu, légèrement frisé, était assis dans le fauteuil de ma grand-mère. Il tenait une cigarette électronique dans la fente d’un sabot, un de ces gros modèles, semblable à celui qu’utilise Marine Le Pen. Il me fixait de ses horribles pupilles horizontales et ses yeux étaient pleins d’un amusement démesuré à mon endroit. Ma gorge se serra. J’avais la sensation d’être fait comme un rat.

Assis sur ma chaise, les yeux clos, incapable de bouger, je retrouvai soudain la foi qui avait éclairé mon adolescence. Je me souvins de cette absence de crainte, de cette confiance absolue qui avait caractérisé ma période mystique et, m’accrochant à cela comme un naufragé s’accroche à une planche, je récitai d’affilée cinq « Je vous salue Marie » et un « Credo ». Je suppliai la Sainte Vierge de faire partir le démon qui vapotait dans mon dos. Mais dans la pièce, l’odeur de plastique brulé et de la violette synthétique ne faisait que s’accentuer.

J’eus alors un fol espoir. Peut-être étais-je simplement victime d’une blague de mauvais goût? Peut-être mon ami Théo ou ma copine Julia avaient-ils « piégé » ma bouteille de mezcal, comme ils avaient l’habitude de se le faire entre eux. Combien de fois les avais-je vu se verser malicieusement des substance psychotropes dans leurs verres respectifs, dès que l’autre avait le dos tourné? J’avais toujours refusé de me prêter à ces jeux que je jugeais dangereux, mais peut-être avaient-ils décidé de me forcer la main. Oui, c’était cela me dis-je. Je devais être sous l’emprise d’hallucinogènes que l’un d’eux avait subrepticement versé dans ma bouteille de mezcal, et que je n’avais pu déceler sous le goût délicatement fumé de mon alcool préféré. Rasséréné par cette pensée qui ramenait un peu de rationnel dans ma réalité, je rouvris les yeux et me tournai vers le bouc bleu, qui me regardait toujours. Avec une assurance bravache qui sonnait un peu faux, je lui souhaitai bonne nuit et me levai de ma chaise pour aller me coucher. Comme je passais près de lui, il chuchota de sa voix d’infrabasse un « A demain » qui me glaça le sang.

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Je fermai soigneusement la porte du salon, puis m’enfermai dans ma chambre où je me roulai en boule sous ma couette. Je me dis que tout cela allait passer et que demain le bouc serait parti. J’essayai de me convaincre que j’étais en train d’halluciner et que ce n’était pas grave, que c’était arrivé à quantité de gens avant moi et qu’on en revenait. Mais l’infernale odeur de la vaporette se glissait sous ma porte, si bien que chaque inspiration m’emplissait de terreur. Incapable de fermer l’œil, je me décidai à appeler Brendana, ma voisine dépressive, pour lui demander si elle pouvait me dépanner d’un Xanax ou deux, ou d’un quelconque narcoleptique qu’elle aurait dans sa pharmacie. Elle me répondit d’une voix pâteuse qu’elle n’avait plus de cachets, mais qu’elle pouvait me prêter son chat Mogul. Elle s’embarqua dans une explication fumeuse sur les propriétés relaxantes du ronronnement des chats, propriétés qui avaient été scientifiquement prouvée, me dit-elle, par une étude japonaise. Je n’avais aucune envie de me retrouver avec un chat obèse sur les bras, en sus d’un bouc bleu; alors je refusai poliment, la remerciai et raccrochai bien vite. J’ouvris grand la fenêtre pour chasser les vapeurs angoissantes qui venaient du salon et essayai de me détendre en lisant du Proust. D’ordinaire, une seule des interminables phrases de cet auteur génial suffisait à m’endormir, l’esprit assouvi, satisfait comme après un repas de Noël. Mais cette fois, rien à faire. L’Ombre des jeunes filles en fleurs ne parvenait pas à s’étendre sur moi et le jour commençait à bleuir lorsque je m’endormis enfin.

Je fus éveillé peu de temps après par la stridulence de mon réveil-matin. J’émergeai péniblement de mes drap, me redressai sur mon séant et humai l’air. Je constatai avec satisfaction que l’affreuse odeur qui m’avait pourri la nuit n’était plus perceptible. Je me levai et sans prendre la peine de m’habiller, je sortis en caleçon de ma chambre. Je risquai un regard dans le salon. A ma grande joie, il n’y avait nulle trace du bouc bleu. Rassuré et guilleret, je me mis à fredonner une chanson de Niagara, en me dirigeant vers la cuisine. Libre de toute crainte, j’enclenchai la poignée de la porte et fis irruption dans la pièce.

Ce que je vis alors stoppa net ma chanson et me fit l’effet d’un coup de poing dans l’estomac. Trônant au bout de la table en formica, le bouc bleu était en train de se servir une tasse de café. Je hurlai d’effroi, reculai de quelques pas puis tombai à genoux. Je me mis à pleurer. Les poings serrés devant mes yeux, je suppliai à nouveau la Sainte Vierge de faire partir l’intrus. Je restai ainsi de longues minutes, psalmodiant des prières confuses, jusqu’au moment où j’entendis le raclement d’une chaise qu’on repousse, suivi du claquement sec de sabots sur du carrelage. Le bouc s’approchait de moi. Relevant la tête, je le vis marchant sur ses pattes arrières, jusqu’à l’endroit où je me tenais prostré. Il tenait une tasse fumante coincée dans un de ses sabots antérieurs et me fixait de ses yeux étranges. La vue brouillée par les larmes, je lui rendis son regard. J’étais totalement vidé de moi-même. Il me tendit la tasse et après un instant d’hésitation, je la pris. C’était bizarre car la anse était coincée dans la fente du sabot, si bien que je dus tirer un coup sec pour l’en déloger, éclaboussant au passage le sol de ma cuisine. Je bus quelques gorgées du café qui, je dois bien l’avouer, était parfaitement dosé. Un peu calmé, je me relevai et m’assis sur la chaise la plus proche. Le bouc bleu tira le siège qui se trouvait de l’autre côté de la table et s’y installa à califourchon, à contresens de l’assise, les pattes avant croisées sur le dossier. Je finis silencieusement ma tasse de café pendant qu’il me scrutait toujours à sa façon énigmatique. Mon café terminé, je posai sur la table ma tasse vide et me mis à tripoter la cuillère qui se trouvait devant moi. Sans oser relever les yeux vers mon hôte indésirable, je lui demandai : « Vous n’allez pas partir, n’est-ce pas? »

Je l’entendis tirer une longue inspiration sur sa vaporette, puis il exhala vers moi ses volutes synthétiques, avant de répondre, laconique : « Non. » Je levai alors la tête et lui rendis son regard. Je lui demandai ce qu’il voulait, et puis d’abord, qui était-il? Il me répondit que je savais parfaitement qui il était. Il ajouta qu’il m’avait choisi pour être son disciple et qu’il allait m’initier aux arcanes du Facebook. Comme je restai bouche bée, il me dit que grâce à son enseignement, je posséderais bientôt la renommée à laquelle j’aspirais. Soufflant à nouveau un nuage délétère, il me demanda combien de personnes je pouvais compter parmi mes amis. Je réfléchis quelques instants puis avançai avec hésitation le chiffre de vingt. Il éclata de rire. Un rire long et terrible qui secouait ses frisettes bleues et faisaient s’agiter les petites glandes semblables à des couilles, qui lui pendent sous le menton. Quand il se fut calmé, il tonna : « Lorsque tu auras reçu mon enseignement, Thomas, c’est par milliers que se compteront tes amis. Par MILLIERS! » Puis il tapa du sabot sur la table. Bien que toujours craintif, je commençais à le trouver intéressant. Je lui demandai alors s’il pourrait m’aider à diffuser mon roman. Il me dit que si je suivais ses préceptes, Corail serait « liké » à la hauteur de mes espérances. La proposition était tentante. Je réfléchis quelques instants, puis timidement je lui tendis la main droite pour sceller notre accord.

C’est ainsi que devait commencer mon apprentissage.

Nouvelle formule

Boulogne Bis, le 15 Juillet 2047

Madame, Monsieur,

Si je me résous à contacter pour la première fois votre association de consommateurs, c’est en raison d’une fraude manifeste d’un genre nouveau, dont je suis la victime. Je suis pourtant une consommatrice exemplaire, qui ne se plaint jamais. Je n’ai jamais manifesté la moindre colère contre les Corporations auparavant, je vous l’assure. Lors du scandale de la moussaka à l’amiante, je n’ai pas renoncé à manger des plats sous vide. Lorsqu’on a trouvé des morceaux d’enfants dans les steaks hachés en provenance du Grand-Congo, je n’ai pas cédé à la mode du végétarisme. Je n’ai jamais participé à la moindre manifestation contre l’extermination des abeilles par Monsanto-BASF, ni contre la stérilisation des cours d’eau par les épanchements de Novartis. J’ai toujours été une consommatrice modèle, consciente de ses responsabilités économiques et soucieuse du maintien de l’emploi. Mais là, c’est trop.

Laissez-moi vous expliquer : j’ai un chat domestique que j’adore et qui s’appelle Mogul. C’est un minitigre du Bengale,  exacte réplique (en miniature) du mythique animal disparu. C’est une race très prisée et donc très chère à l’achat, c’est la raison pour laquelle Mogul a toujours eu droit à la meilleure nourriture. Depuis que je l’ai, il n’a jamais mangé que du Whiskas Premium PlusPlus, la marque de luxe pour chats exceptionnels, de Canigou Group PLC, vendue dans les conserves dorées. Comme vous le savez sans doute, Whiskas Premium PlusPlus est la seule marque de pâtée garantie 100% viande de mammifères. Elle est faite avec les morceaux les moins gras (15% de mat. grasse) et les plus nobles (muscle et foie uniquement). De plus, elle contient un adjuvant métabolique rendant le poil soyeux, ainsi qu’un anxiolytique naturel qui réduit l’agressivité des animaux difficiles.

mogul

Mogul adore sa pâtée Whiskas, il y est littéralement accro. J’ai essayé une fois de lui faire manger des sardines biologique de la mer de Barents, mais il a tout vomi et a eu des convulsions. Il ne supporte que le Premium PlusPlus, il est tellement exceptionnel. Vous comprendrez donc mon inquiétude, lorsque samedi dernier en faisant mes courses, j’ai vu inscrit « Nouvelle Formule » sur l’étiquette de mes boîtes de Whiskas Premium PlusPlus. Mogul allait-il aimer la nouvelle recette ? Ne risquait-il pas  de passer par une terrible crise de manque si je devais le sevrer de l’ancienne formule? J’ai lu attentivement le minuscule texte qui sous-titrait l’annonce et qui disait seulement que le nouveau goût était « encore plus addictif ». Je n’étais pas convaincue. Le cœur étreint par l’angoisse, la mort dans l’âme, j’ai mis les boites dans mon motocaddie. Qu’aurais-je pu faire d’autre ?

Une fois rentrée à la maison, j’ai servi un peu du Whiskas Premium PlusPlus nouvelle formule à mon Mogul, pour voir sa réaction. Il a avalé son assiette avec le même appétit que d’habitude et n’a eu aucune réaction notable dans les minutes qui ont suivi. J’ai tout de même attendu une bonne demi-heure pour en être bien sûre, mais tout semblait aller bien pour lui. Au contraire, il réclamait ardemment la suite de son repas, en se frottant à mes chevilles avec insistance. Un peu rassurée, je l’ai resservi. Je ne comptais lui donner qu’un petit peu de pâtée supplémentaire, juste ce qu’il fallait pour compléter son repas ; mais prise par une impulsion soudaine, je lui ai versé toute la boite ! Je regardais ensuite Mogul se gaver de bon cœur, en me demandant ce qui avait bien pu me prendre de le nourrir autant.

Dans les jours qui ont suivi, je remarquais que j’avais toujours tendance à mettre plus de pâtée qu’il n’en fallait pour chacun des repas de Mogul, et ce malgré ma volonté de ne pas le faire. Je devais lutter de plus en plus fort avec moi-même pour ne pas céder à l’envie de lui servir un quatrième repas journalier, avant d’aller me coucher. J’ai toujours eu une certaine faiblesse pour les tentations de bouche, ce qui me vaut d’être en léger surpoids (je ne peux me déplacer qu’en motocaddie). Mais jamais je n’avais projeté cette tare sur mon beau Mogul, que j’avais jusque-là nourri avec mesure. J’étais extrêmement troublée par ces accès de faiblesse, nouveaux chez moi, et qui risquaient de mettre en péril la santé de mon animal adoré. J’envisageais de consulter un psychologue pour comprendre les rouages de cette nouvelle faille de ma personnalité.

Or donc, mercredi dernier, je fus prise d’une terrible envie de servir une seconde assiette à Mogul, alors qu’il venait tout juste de terminer une énorme plâtrée de son Whiskas Premium PlusPlus nouvelle formule. C’était un accès d’une incroyable force: je me sentais littéralement obligée de servir cette seconde assiette. Dans un mouvement désespéré pour préserver mon animal chéri de mes pulsions morbides, je me jetais sur un pot de glace vanille-pécan-marshmallow-caramel de marque Haägen Daz, que je conservais à cet effet dans mon congélateur. Tandis que j’enfournais compulsivement la crème glacée entre mes lèvres avide, que je la laissais me remplir de matière et de plaisir, j’entendis une voix qui me dit « Toi nourrir Mogul ! ».  J’en fus si surprise que j’eus un hoquet qui projeta sur ma robe de chambre une coulée de glace. Qui donc avait pu me parler ? J’étais seule à la maison, comme à mon habitude, et la télévision était éteinte. Et plus troublant encore, la voix semblait venir de partout et de nulle part à la fois. Je balayai la cuisine du regard et demandai sottement qui était là. Il n’y avait que Mogul avec moi dans la pièce, il était assis sur la table et me fixait de ses yeux jaunes. Alors j’ai entendu la voix pour la seconde fois : « Toi nourrir Mogul ». C’est seulement à cet instant là que j’ai compris. C’était mon chat qui me parlait par la pensée ! J’ai demandé : « Mogul ? C’est toi ? » et il a répondu : «Moi Mogul. Toi nourrir.» Ma surprise était telle que j’obéis sans rien objecter. Le pouvoir de persuasion du chat était si puissant que j’en étais subjuguée. Je dus carrément vider quatre boites de pâtée dans l’assiette de Mogul, avant de pouvoir enfin m’arrêter. Puis, les larmes aux yeux, je regardai mon animal chéri se bâfrer. J’aurais voulu lui dire que ce n’était pas bien et qu’il allait se faire du mal ; mais au lieu de ça j’ai continué à le regarder, en finissant mon pot de glace Jumbo XL.

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J’étais certaine que cet incident était lié à la nouvelle formule, alors dès le lendemain, j’ai appelé le service consommateur de Canigou Group PLC. Après avoir été routée d’automate en automate, j’ai fini par être mise en relation avec un être humain –au fort accent malais- qui m’expliqua que la nouvelle formule du Whiskas Premium PluPlus permettait de renforcer les capacités psioniques des chats domestiques. Le nouvel adjuvant de la nouvelle recette, devait permettre de booster les facultés télépathique des félidés, afin d’augmenter leur pouvoir de persuasion, et donc la consommation de produit. Mon cher petit Mogul appartenait aux 0,01% de réponses extrêmes à la molécule, se manifestant par l’apparition de la voix du chat dans l’esprit de son maître. Je les suppliai alors de me fournir un antidote, ou à tout le moins, du Whiskas P++ ancienne formule, qui je l’espérais, rendrait à Mogul son état précédent. Hélas, on ne pouvait rien faire pour moi. Mogul étant d’une race non homologuée par l’OMS, je n’avais aucun recours. Et de toutes façons, ajouta l’opérateur, les chaines de production avaient été calibrées pour la nouvelle recette. Il allait me falloir vivre avec mon animal de compagnie dans la tête. Canigou Group PLC s’en excusait et m’offrit, par geste commercial, un approvisionnement perpétuel à moitié prix de Whiskas Premium PlusPlus, jusqu’au décès de Mogul. Ou le mien.

Après avoir raccroché, je me sentais complètement déprimée. Je me rabattis sur ma réserve de glace vanille-pécan-marshmallow-caramel, qui s’en trouva fortement entamée. Le chat me regardait, toujours assis sur la table de la cuisine. Il me regardait avec indifférence, tandis que je sanglotais en enfournant de gros morceaux de crème glacée, souillant sans vergogne mes vêtements et la selle de mon motocaddie. Puis il s’est adressé à moi, du fin fond de ma tête: « Toi nourrir Mogul. » J’ai crié « NON! » puis « Mogul, méchant chat! Laisse-moi tranquille! » et alors  cet affreux ingrat m’a traitée de sale grosse. Il a dit: « Toi nourrir Mogul maintenant, sale grosse. » J’étais tellement choquée. Et moi qui croyais qu’on avait une relation de profonde affection mutuelle, lui et moi. J’ai fondu en larmes.

Les jours qui ont suivi, ça a empiré. Le chat acquérait un pouvoir croissant et me faisait faire toutes sortes de chose. Il me forçait à changer sa litière quatre fois par jour et à lui servir une boîte entière de pâtée toutes les trois heures environ, jour et nuit. Il est  vite devenu énorme et ne me laissait plus de place sur le divan. En plus, il m’obligeait à changer de chaîne à tout bout de champ, pour regarder les teletubbies. Vous n’imaginez pas à quel point c’est éprouvant de regarder les teletubbies avec un chat télépathe, qui répète dans votre esprit les moindres répliques des personnages. Mes journées étaient des calvaires sans fin, interrompus seulement par les siestes de Mogul, heureusement fréquentes. La crème glacée elle-même ne parvenait plus à adoucir ma peine, et pourtant je n’arrivais pas à me résoudre à fuir. Après tout c’était chez moi. Et puis surtout, j’avais acquis la conviction que mon chat ne me laisserait pas la liberté de fuir. Il me forcerait à rester, à demeurer à son service.

Hier, comme je vidais une fois de plus la litière souillée de Mogul, ce dernier m’a forcée à me saisir d’une crotte toute fraîche et particulièrement immonde, puis il m’a intimé l’ordre de la manger. J’ai résisté de toutes mes forces, mais il n’a même pas eu à répéter son ordre. Il m’était impossible de contrevenir à sa volonté. J’essayais à toute force de retenir le bras qui approchait l’ignoble fèce de ma bouche, ce bras qui était mien mais ne m’obéissait plus. Révulsée, je sentis ma bouche s’ouvrir sur l’abominable étron, le prendre entre les lèvres, l’amener sur la langue puis entre mes dents, qui le mâchèrent longuement. J’eus un haut le cœur qui me fit vomir, mais Mogul me força à tout réavaler. Ensuite il est parti faire pipi sur mon oreiller.

Alors vous comprenez, ça fait trop pour moi. Je sens que je vais craquer, vous devez m’aider. Je ne suis certainement pas la seule consommatrice victime de la nouvelle recette du Whiskas Premium PlusPlus. Auriez-vous la gentillesse de bien vouloir lancer un appel à témoins dans votre magazine? Je suis sûre qu’on pourrait monter une class-action. Je dois vous laisser, on m’appelle en cuisine.

Vous remerciant par avance pour votre aide.

Brendana Pottier

L’auteur

L’auteur de Corail a abordé l’écriture par le théâtre, en écrivant des textes pour la pièce « Du futur faisons table rase », de Théo Mercier, présentée au théâtre de Nanterre les Amandiers en 2014. De tout petits textes, en vérité, mais magnifiquement servis par les acteurs Pauline Jambet, Marlène Saldana et Jonathan Drillet.

Bien avant l’envie d’écrire, il a connu le plaisir de raconter des histoires; activité qu’il pratiquait volontiers dans l’enfance. Il s’était fait une spécialité de sagas horrifiques, dont les épisodes improvisés réunissaient autour de lui un petit public d’amis, au fil des récrés.

Très vite accro à la lecture, Thomas de Visme y a consacré une part importante de ses heures de vie. Les livres qu’il préfère sont ceux qui se lisent vite et qui résonnent longtemps. Un bon livre doit être addictif, jaloux, ne laisser place à rien d’autre et vous emmener loin.

L’envie d’écrire est venue petit à petit, au fil des lectures. Elle a fini par se muer en projet de roman. Alors en 2014 il a décidé de s’y mettre.

Il a lu et relu les Lettres à un jeune romancier, de Mario Vargas Llosa. A échafaudé des trames et défini ses personnages. Puis lorsqu’il a eu suffisamment de matière, il s’est fait un plan de travail et a pris une année sabbatique. C’était en février 2015. Il est parti à Mexico, où il a travaillé chaque jour à son roman. Il avait ses quartiers dans la bibliothèque Vasconcelos, qui est elle-même une œuvre de Science-Fiction.

C’est ainsi qu’est née La molaire sacrée, fin 2015. Ce livre a connu de nombreuses retouches, pour aboutir en Mai 2016, à la version appelée Corail.

La caribousine

Cher Monsieur de Visme,

Bien que les règles de bienséance m’autorisent à vous tutoyer –pour une raison que je vais expliquer- je tiens en premier lieu à me présenter et à vous faire part des raisons de ce courrier pour le moins particulier.

Je me nomme Jonathan Caribousse, maître de recherche en neurochimie à l’hôpital de la pitié Salpêtrière.  Mon domaine de spécialisation est les neurotransmetteurs, ces messagers chimiques qui assurent la liaison entre les neurones.

  neurones

Mon équipe et moi-même avons été mandatés pour étudier le volet neurochimique d’un phénomène psychologique bien connu : le refoulement mémoriel. Cette affection, qui fait généralement suite à un trauma, se traduit chez le sujet par une éclipse totale ou partielle de la mémoire. Une sorte d’auto-oblitération d’événements vécus, servant à protéger la conscience de souvenirs atroces ; mais qui peut dans les cas extrêmes, s’avérer handicapante. Certaines personnes, par exemple, sont incapables de se souvenir des circonstances d’un crime dont ils ont été victimes. Notre but, en tant que biochimistes, était de rechercher au niveau des connexions synaptiques, d’éventuelles causes chimiques à cet état particulier. En d’autres termes, existait-il des molécules responsables de ce blocage d’accès à des informations, pourtant effectivement présentes derrière le protoplasme neuronal.

Notre approche s’est d’abord focalisée sur les transmetteurs à proprement parler, ces molécules complexes qui passent d’une synapse à l’autre. Grâce à un procédé à peine invasif, nous avons pu capter à l’intérieur même des cerveaux, dans les interstices synaptiques, les transmetteurs émis sous l’action de différents stimuli.

Hélas, cette approche n’a rien donné. Lorsque nous incitions un sujet atteint à se remémorer un événement précis, la réponse synaptique était exactement la même pour les souvenirs disponibles, que pour les souvenirs occultés. S’il y avait une réponse chimique à notre grande question, elle ne se trouvait donc pas dans les acides aminés émis par les axones (pardonnez mon jargon, mais il faut appeler les choses par leur nom, sinon l’on perd en précision et la rigueur scientifique s’en ressent).

L’hypothèse du « messager chimique » était donc une fausse piste. Nous nous sommes alors intéressés à ce qui se passait en aval du signal, c’est-à-dire au niveau des récepteurs dendritiques. Nous avons patiemment recensé, au microscope électronique, les innombrables formes moléculaires que prenaient les récepteurs des sujets sains et des sujets atteints. Je puis vous assurer que la technique de prélèvement est quasiment sans danger, nous n’avons eu à déplorer aucun décès sur l’échantillon de volontaires.

Une fois établies les cartographies individuelles, nous avons analysé les résultats selon un algorithme permettant d’établir des regroupements. Le programme a tourné toute une journée. Pendant tout le temps qu’a duré le calcul, mon équipe et moi-même ne tenions plus en place. Il faut dire que, si cette approche devait se révéler également sans issue, il ne nous restait plus qu’à remballer nos microscopes, faute d’hypothèses de travail. Lorsque l’ordinateur a émis le tintement caractéristique que nous attendions tous, le soir était déjà bien avancé. Nous nous sommes tous amassés devant l’écran, pour regarder défiler les colonnes de résultat. Et là, bingo. D’une seule voix nous avons poussé un hurlement de joie : il y avait bien une forme de récepteurs synaptiques, dont la récurrence était nettement plus élevée chez les sujets atteints que chez les sujets sains. C’était exactement le genre de résultat que nous attendions, il ne nous restait plus qu’à interpréter la forme moléculaire de cette protéine.

Je vous laisse imaginer à quel point notre enthousiasme était grand lorsque nous reprîmes le travail le jour suivant. Rapidement, nous parvînmes à établir que le récepteur synaptique qui nous intéressait, était en fait une variation du récepteur transmitase-4, cartographié en 2007 par le professeur Zingerman de l’université de Göteborg. La variante spécifique de cette protéine, que nous associions au phénomène de refoulement mémoriel, était en fait un récepteur inhibé par l’adjonction d’une chaîne aminée. Une macromolécule surmontait le récepteur, formant une sorte de capuchon qui le rendait inopérant.

Nous avons isolé et examiné la chaîne aminée qui nous intéressait et qui s’avéra être un analogue à la dopamine, qui n’avait jusque-là été mentionné dans aucun article scientifique. Cette fois, mon équipe et moi-même approchions furieusement du Nobel. Nous avons débouché l’une des bouteilles de champagne que le recteur conserve dans un petit frigo pour de telles occasions. Une hypothèse se dessinait, selon laquelle l’émission de notre pseudo-dopamine était déclenchée par un traumatisme et obstruait, en se fixant, le point d’entrée de certains souvenirs. Cela ouvrait tout un champ théorique sur le fonctionnement de la mémoire, nous étions très excités.

Encore nous fallait-il prouver que notre intuition était juste. En tant que directeur de recherche, il m’incombait de définir un protocole expérimental qui rendrait irréfutable notre hypothèse. Deux approches se dessinaient. La première consistait à provoquer de violents traumatismes chez les sujets sains, afin de mettre en lumière la modification de leur chimie inter-synaptique. La seconde consistait à trouver un moyen de détacher notre pseudo-dopamine des récepteurs inhibés, en espérant que l’on constaterait alors une inversion du refoulement mémoriel chez les sujets atteints. Pour des raisons pratiques et légales, j’ai préféré laisser de côté la première approche et nous nous sommes concentrés sur les moyens de mettre en œuvre la seconde.

Il nous fallait trouver un moyen de « décaper » les neurotransmetteurs encapsulés par la pseudo-dopamine, sans décaper au passage les capacités cognitives de nos sujets. Une sacrée gageure, lorsque l’on sait que toute la biochimie cognitive est basée sur un champ très restreint de liaisons atomiques, celui des hydrocarbonates. Nous avons repris les tests, d’abord sur les animaux, pour éprouver l’action de certains dérivés enzymatiques de notre invention. Pendant plusieurs semaines, nous n’avons eu que des échecs à enregistrer. Lorsque nos composés avaient seulement un effet sur les mammifères, ce n’était que paralysies ou comportements aberrants, généralement suivis de mort cérébrale. L’enthousiasme des premiers jours s’étiolait, comme une goutte d’encre jetée dans une solution aqueuse.

C’est alors que la sérendipité, cette grande amie de la science, nous a donné un petit coup de pouce. Par un de ces hasards qui laissent croire en la destinée, je découvrais dans les toilettes du centre, une revue scientifique qui avait été abandonnée là. Comme je feuilletais les articles, assis sur le trône, je tombais sur une étude concernant un amphibien d’Amérique centrale, dont les vésicules dorsaux sécrètent des toxines très particulières. L’auteur citait au moins trois famille d’alcaloïdes absolument spécifiques à cette sous-espèce, agissant sur le système nerveux central d’éventuels prédateurs. Pris d’une folle intuition, je repartis au labo sans même penser à tirer la chasse. J’orientais une partie des recherches sur la famille chimique décrite par l’article, mettant sur le coup mes meilleurs synthésistes. C’est cette voie qui a mené, après de nombreux revers, à la découverte de la Caribousine. Cet alcaloïde, immédiatement breveté, permettait in vitro  de désencapsuler les récepteurs inhibés. De plus, sa nocivité était négligeable sur les mammifères. Nous pouvions dès lors passer à l’expérimentation humaine.

Quatre échantillons d’étude ont été formés : deux groupes d’individus atteints de refoulement aigu et deux groupes de sujets sains. Le premier groupe de sujets atteints recevrait la caribousine par injection corticale, tandis que le second recevrait un placébo. De même, le premier échantillon de sujets sains recevrait la molécule tandis que le second recevrait le placébo. L’objectif était d’obtenir une réponse corticale spécifique dans le premier échantillon, qui résulterait en un recouvrement des souvenirs occultés. Au moment où nous commençâmes ces essais cliniques, aucun d’entre nous ne pouvait imaginer l’étendue de ce que nous allions découvrir.

En effet, dès les premiers essais avec de faibles concentrations de Caribousine, nous constatâmes chez les sujets les plus atteints, des retours spectaculaires de la mémoire enfouie. Imaginez mon émotion lorsque le sujet numéro trois, une jeune fille atteinte de refoulement aigu, se mit à hurler en se remémorant le viol qu’avait commis sur elle son grand-père, lorsqu’elle avait quatre ans.  Les souvenirs affreux, tels des bulles remontant du fond vaseux d’une mare, éclataient à la surface des consciences. Qui revoyait le visage d’un tortionnaire, qui un amant pendu dans les toilettes, qui un accident de voiture meurtrier. De toute évidence, la Caribousine fonctionnait sur l’échantillon cible, avec un taux d’effectivité plus de cinquante fois supérieur à celui du placébo.

Nous constatâmes également des retours de mémoire chez les sujets sains. On se rappelait d’un coup de petites humiliations vécues dans l’enfance  ou le visage d’une grand-mère disparue, qu’on pensait irrémédiablement effacé par le deuil. Mais le plus intéressant, c’est ce que nous observâmes chez ces sujets sains, à partir d’un dosage de 3 mg. Certains commencèrent à se remémorer des événements étranges. Des souvenirs aberrants, impossibles, qui nous firent d’abord craindre une interférence de la molécule avec la fonction onirique du cortex frontal. Décidés à en avoir le cœur net, nous poursuivîmes les essais avec des concentrations croissantes. Les membres de l’échantillon, sous l’effet de la substance, commencèrent à se souvenir d’une vie passée ; d’une existence d’avant la leur, dont la réminiscence se recomposait à mesure qu’on augmentait la dose de caribousine. La remémoration culminait lorsque remontait le souvenir de leur propre mort dans cette autre vie; souvenir qui plongeait systématiquement les sujets dans une catatonie traumatique qui pouvait durer des heures. D’après les témoignages des individus qui en revenaient, le souvenir de sa propre mort est une expérience absolument terrifiante. La teneur traumatique de cet événement pourrait d’ailleurs expliquer le blocage de toute réminiscence de vie antérieure, chez les sujets non traités. L’encapsulage de nos vies passées serait une réponse biochimique à la peur de la mort. Un refus de se laisser soumettre au souvenir du passage par la non-existence.

Quant à la présence de ce passé antérieur dans les plis du cerveau, c’est un phénomène que nous avons du mal à expliquer. Jusqu’à présent, on n’avait jamais supposé l’existence dans des cellules mémorielles, de souvenirs appartenant à une matrice biologique exogène. A plus forte raison, des souvenirs appartenant à un corps disparu depuis longtemps. Toutefois, leur existence vient valider une théorie très en vogue ces dernières années, celle des neurones-miroirs. Je ne m’étendrai pas sur cette théorie et rappellerai simplement son principe général, qui explique certains phénomènes cognitifs par la mécanique quantique. L’une des conséquences théoriques de cette analogie, serait que la conscience existât sur une infinité d’espaces temporels. Or c’est plus ou moins ce que nous venons de prouver.

Quoi qu’il en soit, il faut environ 7 mg de caribousine pour obtenir, chez un sujet sain, le souvenir complet d’une vie antérieure. A 10 mg et au-delà, on commence à se remémorer d’autres existences encore plus anciennes, inextricablement mêlées les unes aux autres. L’injection de doses plus fortes n’a pas permis d’obtenir des réminiscences plus claires, bien au contraire : les multiples vies passée remontent de façons désordonnées, rendant le sujet incapable de retrouver son identité présente. Aucun des sujets traités à plus de 13mg n’a pu sortir de l’hôpital à ce jour. Tous sont maintenus, pour leur propre sécurité, dans des cellules capitonnées où ils ânonnent en langues mortes tout en s’arrachant la peau.

Une fois établie l’échelle de toxicité de la caribousine, mon équipe et moi-même nous sommes posé la question de l’auto-expérimentation. Pour ma part, le choix fût rapidement établi : je devais tester sur moi-même ma propre invention. Je me sentais l’âme d’un Felix Hoffmann essayant l’aspirine; ou plutôt devrais-je dire, celle d’un Albert Hoffmann testant le LSD. Je me soumettais donc dans les jours qui suivirent aux tests préparatoires, puis enfin, à l’expérience elle-même. Quelques minutes à peine après l’injection, je commençais à entrevoir ma vie antérieure. Quelle ne fût pas ma surprise que de m’apercevoir que dans cette vie passée j’étais une femme ! Que je m’étais appelée Birgite Reiner et que j’avais été l’heureuse épouse du millionnaire Otto Reiner. Pour nos trois ans de mariage, mon mari nous avait offert une traversée transatlantique en dirigeable. Nous nous aimions tant. Ce voyage était pour nous comme une seconde noce. Nous avions laissé notre petit Emmanuel à Cologne, avec sa nourrice, puis nous nous sommes rendus au Flughaffe de Francfort. Le 2 Mai 1937 à 10h, nous embarquions à bord du LZ 129 Hindenburg, le plus grand ballon rigide jamais construit. Nous avions l’une des cabines de luxe du pont arrière, avec lit en osier et lavabo de bakélite. La décoration était d’un goût exquis, avec des croix gammées absolument partout ; quant au service il était impeccable. Notre traversée fut merveilleuse, Otto et moi nous aimions comme au premier jour.

Hélas, mille fois hélas, nous ne survécûmes pas au voyage. Le 6 Mai 1937, alors que l’Hindenburg s’accrochait à son mât d’arrimage, dans le New Jersey, l’hydrogène du ballon s’embrasa et fit explosion. Je ne souhaite à personne de mourir par le feu comme ce fut notre cas. C’est terriblement douloureux. La réminiscence de ma mort a été un moment extrêmement éprouvant, je préfère ne pas m’étendre là-dessus. Mais le plus terrible dans tout ça, c’est que nous laissions derrière nous un pauvre orphelin, notre petit Emmanuel.

hindenburg

Dès que j’ai eu un retour Totall de mémoire, j’ai voulu retrouver la trace de mon bébé. Qu’était il devenu ? Mes recherches m’ont conduit d’archive en archive, jusqu’à ce qu’enfin je retrouve sa trace. Emmanuel, alors âgé de 18 mois, avait été adoptiert par eine famille française. A ce stade du récit, tu dois avoir deviné la raison de ce courrier, cher Thomas : il se trouve que cet enfant chéri, que la sustentation à hydrogène a éloigné de moi prématurément, c’est ton grand-père !

Oui. Moi, Professeur Jonathan Caribousse, je suis deine arrière-grand-mère biologique, Thomas. Je t’écris cette lettre pour te dire que je serai toujours là pour toi, et que si tu veux des pilules de caribousine, je pourrai t’en procurer.

Je te fais de gros bisous mon enfant chéri. Heil Porte toi bien et continue d’écrire.

                                                                                                                               Pr Jonathan Caribousse / Frau Birgite Reiner